
Le président du Kosovo Ibrahim Rugova, 61 ans, est décédé samedi d'un cancer du poumon. Ses funérailles se dérouleront jeudi et le gouvernement a décrété un deuil de cinq jours. Il laisse derrière lui un vide au sein des instances dirigeantes à un moment crucial pour le Kosovo, des négociations étant en cours pour définir un nouveau statut de la province administrée par l'Onu. Fervent partisan de l'indépendance, M. Rugova, reconnu comme le dirigeant incontesté des Albanais du Kosovo, devait, à la tête des négociateurs albanais, mener les discussions, commencées en novembre dernier sous l'égide de l'envoyé spécial de l'ONU, Martti Ahtisaari. Mais quelques heures après sa mort, le porte-parole de M. Ahtisaari, Hua Kiang, a annoncé que les premières négociations directes entre Serbes et Albanais, qui devaient avoir lieu le 25 janvier à Vienne, étaient reportées en février.
Appels au calme au Kosovo
Ibrahim Rugova était apparu en public pour la dernière fois le 23 décembre et avait annulé depuis toutes les rencontres, en particulier celles pour mettre au point la stratégie des négociateurs albanais. Après son décès de nombreux dirigeants ont appelé au calme au Kosovo, administré par l'Onu depuis 1999 mais où les tensions ethniques restent vives plus de six ans après le conflit (1998-1999) entre les forces serbes et les séparatistes albanais malgré le déploiement d'une force multinationale de paix (KFOR) de quelque 17.000 soldats.
M. Ahtisaari a ainsi espéré que "la situation resterait calme" tandis que le chef de la Mission de l'Onu au Kosovo (Minuk) Soeren Jessen-Petersen a jugé "tragique" le décès de M. Rugova à un "moment décisif" pour l'avenir du Kosovo. Réagissant au bout de plusieurs heures, le président serbe Boris Tadic a parlé d'une "grande perte" pour les Albanais du Kosovo soulignant son admiration pour M. Rugova. "J'espère que cela ne va pas gêner les efforts pour trouver une solution pacifique (...) pour le statut futur de la province", a-t-il ajouté.
Les dirigeants des Serbes du Kosovo ont appelé de leur côté au calme et à la poursuite du dialogue entre Belgrade et Pristina. Mais ce dialogue est d'autant plus difficile que les Albanais, qui représentent plus de 90% de la population du Kosovo, réclament l'indépendance, alors que Belgrade, qui considère la province comme le berceau de sa culture et de son histoire, n'est disposé à accepter qu'une large autonomie.
"Rien ne sera plus comme avant"
Dans les rues de Pristina, de nombreuses personnes faisaient part de leur inquiétude après la disparition de celui qui symbolisait leurs aspirations à l'indépendance. Avec son éternelle écharpe de soie et ses lunettes à la John Lennon, Ibrahim Rugova apparaissait pour beaucoup comme le seul leader capable de conduire le Kosovo à l'indépendance. "Rien ne sera plus comme avant", disait Nebi Krasniqi, un vendeur de journaux de 42 ans. "J'ai un peu peur de l'avenir", ajoutait-il. Plusieurs centaines de personnes étaient rassemblées devant la maison du président pour rendre hommage à celui qu'ils considéraient comme "le Père de la Nation".
Plusieurs dirigeants européens, tels le président français Jacques Chirac, ont salué son "rôle historique" et son "courage politique" tout en appelant à "mener à bien le processus de négociation". "Ibrahim Rugova, au-delà de l'homme politique, du grand dirigeant, du grand patriote au Kosovo, était un homme de sagesse, un homme de paix, un grand humaniste", a déclaré le ministre des Affaires étrangères Douste-Blazy à LCI. En ce qui concerne le statut du Kosovo, "l'idéal serait qu'il y ait un accord politique durant l'année 2006 et, peut-être, pourquoi pas, avant l'été 2006", a-t-il souhaité. "La perte du président Rugova arrive à un moment qui constitue un défi à relever", a pour sa part souligné le chef de la diplomatie de l'Union européenne, Javier Solana. Selon la Constitution provisoire du Kosovo, Ibrahim Rugova doit être remplacé par le président du parlement, Nexhat Daci, 61 ans, jusqu'à l'élection du nouveau président.
Mais sa disparition laisse un vide difficile à combler, aucun de ses successeurs potentiels ne disposant de son charisme. Ecrivain, diplômé es lettres de la Sorbonne, Ibrahim Rugova, qui parlait français, anglais et serbe, a été l'un des pionniers de l'intelligentsia du Kosovo dans l'ancienne Yougoslavie communiste. Sa lutte pacifique contre Belgrade et la répression sous le régime de Slobodan Milosevic lui avaient valu le surnom de "Gandhi du Kosovo".
(PHOTO AFP ERMAL META/DR)
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