© afpNom : Abramoff. Prénom : Jack. Age : 46 ans. Profession : lobbyiste. Il y a encore quelques semaines, cet homme était à la fois l'un des plus courtisés et l'un des plus courtisant de Washington. Son cabinet était l'un des plus florissants de K Street, la rue de la capitale américaine où sont regroupés la plupart des lobbyistes, peut-être le métier le plus rentable outre-Atlantique.
Proche du parti républicain, dont il est militant depuis de longues années, ses relations permettaient à Jack Abramoff d'influencer les élus du "Grand Old Party" -ainsi que quelques démocrates- dans la direction souhaitée par ses clients. En échange de dîners dans son restaurant huppé, de voyages ou invitations diverses à des matchs de football ou de base-ball, les Représentants ou Sénateurs étaient en effet censés amender ou voter des lois ou bien encore user de leur influence pour attribuer les marchés publics à telle ou telle entreprise.
Bush rembourse
Mais ce temps des jets privés, des belles voitures et des vacances somptueuses est terminé : Jack Abramoff est aujourd'hui en prison. Il a été inculpé par deux tribunaux, le premier à Washington, le second à Miami, pour escroquerie, fraude fiscale et corruption active. Outre les soupçons de trafic d'influence, il est notamment accusé d'avoir volé plus de 80 millions de dollars à des tribus indiennes, à qui il faisait miroiter l'obtention du feu vert pour gérer des casinos dans leurs réserves.
Risquant jusqu'à trente ans de prison, Jack Abramoff a décidé de collaborer avec la justice pour que sa peine encourue soit réduite à onze ans. Et ses éventuelles révélations font trembler de nombreux parlementaires qui craignent de retrouver leur nom sur la liste de ceux qui ont profité de ses largesses. Une soixantaine d'entre eux ont d'ailleurs commencé à rembourser les sommes reçues.
Même la Maison Blanche a décidé de redistribuer l'argent collecté par Abramoff pour George W. Bush lors de la campagne présidentielle de 2004 -quelques milliers de dollars selon la présidence, au moins 100 000 selon les démocrates. "Le président ne connaît pas Abramoff, même s'il est possible qu'il puisse l'avoir rencontré à une réception" précise le porte-parole du locataire du Bureau Ovale. "Ce qu'il reconnaît avoir fait est inacceptable et scandaleux" ajoute-t-il.
"Projet K Street"
A Washington, le scandale a déjà fait une victime : Tom DeLay, le chef de la majorité républicaine à la Chambre des représentants. En congé de son poste depuis son inculpation en septembre dernier dans une affaire de financement illégal de campagnes électorales au Texas, il y a définitivement renoncé après les révélations de Jack Abramoff.
Surnommé le "marteau" pour sa faculté à remettre dans les rangs les élus républicains, c'est lui qui a mis en place le "Projet K Street". Il s'agissait tout d'abord de faire entrer des anciens parlementaires républicains ou leurs attachés dans les cabinets de lobbyistes. Et ensuite faire comprendre qu'il valait mieux financer le parti républicain pour être écouté par la majorité républicaine. Résultat : depuis l'arrivée de Bush au pouvoir en 2000, le nombre de lobbyistes a doublé, 37 000 étant aujourd'hui répertoriés à Washington.
Elections à venir
Pour l'administration républicaine, engluée dans la guerre en Irak, ces révélations tombent mal. En novembre, les élections législatives de mi-mandat doivent renouveler la totalité de la Chambre et un tiers du Sénat. Et le parti du président craint une érosion de ses électeurs qui lui ferait perdre des sièges -même si les sondages ont tendance à montrer que les républicains sont simplement perçus comme plus corrompus que les démocrates.
Le Congrès américain s'est donc fixé comme priorité pour 2006 de moraliser les relations entre élus et lobbyistes. Parfois ce sont ceux-là même qui ont bénéficié des largesses qui sont les plus prompts à réclamer les règles les plus strictes. Aujourd'hui, les parlementaires ne peuvent accepter des cadeaux supérieurs à 50 dollars. Mais cette règle est en fait facilement contournable puisqu'elle ne s'applique pas aux dons reçus des associations de bienfaisance. A l'avenir, tout cadeau plus cher qu'un T-shirt ou une casquette de base-ball devra être dûment déclaré, voire refusé. Il est aussi prévu de mettre fin aux contournements du règlement via les associations ou le déclenchement d'une action immédiate de la commission d'éthique du Congrès à l'encontre des élus soupçonnés de malversations.
"Plus de Halliburton !"
Autres garde-fous à l'étude : le ralentissement du système de vases communicants entre le monde du Congrès et celui des lobbyistes, en portant de un à deux ans le délai minimum pour passer de l'un à l'autre. Il pourrait aussi être interdit de fréquenter les salles de gymnastique du Capitole sitôt que l'on n'y travaille plus.
Pour éradiquer ce qu'ils présentent comme une "culture de corruption", les démocrates proposent d'"infliger des sanctions pénales contre les profiteurs de guerre, et s'assurer que le processus de contrats du gouvernement est honnête, ouvert, compétitif et équitable". "Plus de Halliburton !" lance ainsi la chef de l'opposition à la Chambre, Nancy Pelosi, en référence à l'ancienne société du vice-président Dick Cheney, qui a remporté plusieurs contrats contestés en Irak.
(photo afp : Jack Abramoff)
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