© AFPStratège militaire pour les uns, "boucher" de Sabra et Chatila pour les autres ; "faucon" devenu promoteur de la création d'un Etat palestinien au prix de douloureuses concessions : adoré ou détesté, Ariel Sharon n'a jamais laissé indifférent. Il restera quoi qu'il advienne l'une des personnalités politiques israéliennes les plus marquantes depuis 1948.
Né en 1928 en Palestine sous mandat britannique, dans une petite ville du nord de l'actuelle Tel-Aviv, ce fils d'immigrants biélorusses ayant échappé à la persécution bolchévique est élevé au cœur des tensions avec les voisins arabes. Il s'engage dans l'armée juive en 1942, l'année où la "solution finale" est décidée à Wansee. Il combat sur tous les fronts où se trouve la "Haganah" et parallèlement termine des études de droit à l'Université hébraïque de Jérusalem. Viennent le plan de partage de l'ONU, l'indépendance de 1948 et, immédiatement, la guerre. L'extermination du peuple juif par les Nazis, puis l'obstruction britannique à l'émigration des rescapés de la Shoah, ont achevé la formation intellectuelle de ce patriote sans états d'âme, militant et téméraire.
Chef intransigeant
Ariel Sharon endosse alors l'uniforme des Forces de défense israéliennes, pour entamer une impressionnante carrière militaire, qui le mènera du commandement d'une brigade à celui du commando 101, unité spéciale parachutiste chargée de missions secrètes. Retraité après la Guerre des Six Jours puis rappelé pour mener un combat décisif lorsque Israël est attaqué sur deux fronts le jour du Kippour, le général Sharon s'est, durant, toutes ces années, forgé une réputation de stratège fonceur, frôlant à la fois le pur génie tactique et l'insubordination.
Mais c'est la guerre du Liban, qu'il initie et qu'il mène personnellement, parfois en franc-tireur, comme ministre de la Défense, qui clôt cette époque de gloire militaire. En 1982, le sinistre épisode des massacres de Sabra et Chatila, perpétrés par des Phalangistes chrétiens avec son consentement, jette plus de 400 000 de ses concitoyens indignés dans les rues de Tel-Aviv. Contesté par certains de ses officiers, conspué par la communauté internationale et finalement désavoué par son Premier ministre et le Parlement, il est contraint à la démission et au silence.
Homme de la situation
Remonté en selle au sein du grand parti de la droite nationaliste qu'il a contribué à fonder, le Likoud, "Arik", comme le surnomme affectueusement ses amis, mène d'autres combats, politiques ceux-ci, traînant derrière lui une réputation de chef déterminé et sans scrupules. Après plusieurs postes de ministres, le privilège de l'âge -il a alors 73 ans- et de ses appuis politiques l'appellent en 2001 aux plus hautes fonctions de l'Etat, après le fiasco des années Barak-Arafat. Il a surtout profité de la seconde Intifada, après en avoir été de fait le déclencheur avec sa visite sur l'esplanade des Mosquées de Jérusalem en septembre 2000, pour axer sa campagne sur la sécurité.
Aux yeux d'Israéliens refroidis par l'inextinguible intransigeance des Palestiniens et de Yasser
Bio-express |
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En 2003, malgré les scandales émaillant sa campagne électorale, les électeurs de droite lui offrent un second mandat. Les Israéliens sont alors persuadés que les temps sont trop dangereux pour redonner sa chance à une gauche qui a fait la preuve de sa naïveté et de sa faiblesse et pensent que les Accords d'Oslo, loin d'avoir assuré la paix, ont surtout fourni des armes, une structure politique et une légitimité internationale à des Palestiniens qui n'ont jamais renoncé à la destruction pure et simple d'Israël, vu au mieux comme un Etat provisoire, au pire comme une imposture.
Homme de paix
Auréolé de sa nouvelle victoire, Ariel Sharon, l'ancien faucon, se mue alors, dans le scepticisme général, en homme de paix. Et comme il en l'habitude, il entend mener sa politique comme il le veut, sans se soucier ou non de Yasser Arafat, qu'il met définitivement à l'écart, ou de ses détracteurs, fussent-ils de droite. C'est le "plan de séparation", qui prévoit des concessions douloureuses : même si Israël annexe une grande partie de la Cisjordanie, la création d'un Etat palestinien, seule solution selon lui d'assurer la paix à Israël, s'accompagne du démantèlement des colonies de Gaza, qu'il avait toujours soutenues, voire défendues militairement.
Après la mort de son ennemi Arafat fin 2004, le Premier ministre entame alors son dernier combat, contre son propre camp cette fois. Le Likoud et la droite la plus nationaliste s'opposent en effet au retrait de Gaza, qui signifie de fait la fin du "Grand Israël", au sens biblique. Malgré les critiques, Sharon, menacé du même sort que Rabin par les juifs les plus extrémistes, tient jusqu'au bout. Les colons récalcitrants sont donc expulsés de force par Tsahal le 17 août 2005. Le "bulldozer" n'a alors jamais aussi bien porté son surnom.
Un "sharonisme" sans Sharon ?
La suite est logique : contesté par le Likoud, soutenu par la gauche, Sharon a logiquement glissé au centre. Et il entérine le bouleversement de l'échiquier qu'il a lui-même initié en créant son propre parti, Kadima -"En avant"-, auquel se rallie ses soutiens de droite mais aussi de gauche, notamment Shimon Peres. Objectif : obtenir un 3e mandat pour léguer à ses successeurs une situation où le point de non-retour aura été atteint. "Je laisserai à une autre génération le soin de faire une paix définitive avec les Palestiniens" dit-il.
Favori des élections de mars 2006, il est en bonne voie pour gagner son pari et imposer le "sharonisme", sorte de troisième voie centriste qui n'a jamais réussi à s'implanter dans le paysage politique israélien. Mais les derniers mois ont été éprouvants. Le 4 janvier au soir, le général devenu politique est finalement vaincu par une santé défaillante, conséquence notamment de son amour de la bonne chair. Sans lui, Kadima gagne les élections deux mois plus tard. De son côté, même s'il parvient à survivre, il laissera néanmoins un vide énorme, dans son pays, mais aussi dans toute la région. Reste désormais à savoir si son rêve de bâtir un Etat tant espéré, définitivement en paix avec ses voisins, sera poursuivi. Car s'il y a eu un "gaullisme" sans De Gaulle, un "bonapartisme" sans Bonaparte, un "sharonisme" peut-il exister sans Sharon ?
(photo afp-Yoav Lemmer : Ariel Sharon, le 11 février 2004)
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