"Voter Hamas n'est pas voter pour la destruction d'Israël"

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 26 janvier 2006 à 13h46 , mis à jour le 09 février 2006 à 11h04

Que signifie la victoire du mouvement islamiste aux élections palestiniennes, aussi bien au niveau intérieur que pour les négociations avec Israël ? Les réponses de tf1.fr avec Aude Signoles, professeur en sciences politiques.

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Aude Signoles, enseignante en sciences politiques à l'Université de la Réunion, a écrit "Les Palestiniens" (collection "Idées reçues, Editions Le cavalier bleu).

Avec une délégation d'élus locaux français, elle s'était rendue à Gaza comme observatrice lors des élections municipales de 2005.

Tf1.fr : Les Palestiniens ont-ils voté pour le Hamas pour des raisons internes à l'Autorité palestinienne ou pour des raisons liées au conflit avec Israël ?
Aude Signoles : Les deux. Tout d'abord, d'un point de vue interne, il s'agit d'ailleurs plus d'une défaite du Fatah que d'une victoire du Hamas. On a vraiment l'impression que le Fatah a tout fait pour perdre ces élections. Il possède des leaders jeunes et populaires, proches de la population grâce à leurs responsabilités associatives. Mais la direction les a écartés des listes ou placés en position non-éligible pour garder le pouvoir dans le parti. Résultat : en refusant de renouveler ses cadres, la vieille garde du Fatah s'est coupée des électeurs.

Surtout, face à la mauvaise gestion de l'Autorité palestinienne (corruption, sécurité...), le Hamas n'a eu aucun mal à apparaître comme un parti intègre et doté d'une grande moralité. Il gère des locaux, des dispensaires où il accueille la population sans se préoccuper de son étiquette politique, au contraire du Fatah. Après s'être rendus compte que ses associations étaient bien gérées, les Palestiniens avaient déjà confié au Hamas plusieurs villes aux municipales l'an dernier. Là aussi, sa gestion s'est révélée efficace. Ils ont ensuite logiquement pensé que cela serait également le cas au niveau national. A l'époque des municipales, j'étais observatrice du scrutin. C'était vraiment très frappant de les voir tenir ce raisonnement.

Il faut aussi noter que depuis plus d'un an, le pays est victime d'une recrudescence de la petite délinquance. La police de l'Autorité palestinienne étant incapable de ramener l'ordre, le Hamas est encore perçu comme celui qui pourrait remédier à la situation.

Concernant le conflit avec Israël, malgré ses promesses, le Fatah n'a pas ramené la paix. L'occupation perdure et les Palestiniens ont même moins de terre qu'en 1993. Ils lui reprochent de ne pas être assez dur lors des négociations. Beaucoup ont donc voté pour le Hamas en espérant qu'il saura mieux négocier. Mais il ne faut surtout pas faire de raccourci rapide et conclure que les Palestiniens qui votent pour le Hamas souhaitent la destruction d'Israël, comme en France on ne peut pas dire que tous les électeurs qui votent pour le Front national sont racistes. Les gens veulent simplement retrouver une vie normale.

"Ce n'est pas l'Autorité palestinienne qui négocie avec Israël, c'est l'OLP"

Tf1.fr : Dans l'opposition, le Hamas avait en fait une position confortable. Il va maintenant être confronté à l'exercice du pouvoir.
A.S. : Cela va être en effet très intéressant à observer. Jusqu'à présent, il ne voulait pas se mêler de politique nationale pour se préoccuper de la lutte contre Israël. Il n'est donc pas préparé à gouverner et n'en possède pas les moyens. Je pense qu'on se dirige donc vers un gouvernement d'Union nationale avec le Fatah, qui sera quant à lui débarrassé de ses caciques.

Tf1.fr : Le processus de paix peut-il se poursuivre avec Israël si le Hamas ne modifie pas ses statuts, qui prônent la destruction d'Israël ?
A.S. : Il faut tout d'abord rappeler une chose primordiale : légalement, ce n'est pas l'Autorité palestinienne qui s'occupe des négociations avec Israël, mais l'OLP (ndlr : qui représente également les Palestiniens réfugiés et ceux de la diaspora). Le Hamas peut donc très bien entrer au gouvernement, voire le diriger, et se retrancher derrière cet argument pour éviter tout contact avec Israël. Il peut également demander à intégrer l'OLP. Comme sur sa participation au processus politique, il est divisé à ce sujet.

Concernant les statuts, beaucoup de dirigeants sont en fait prêts à les clarifier, à accepter et à reconnaître l'existence d'Israël si on en revient aux frontières de 1967 et si l'Etat hébreu quitte les Territoires occupés depuis la Guerre des Six Jours. Logiquement, les tenants de cette ligne modérée sont prêts à négocier avec Israël. Et a priori, ils sont majoritaires.

"Le Hamas devra infléchir sa ligne"

Tf1.fr : Pourtant, les principaux dirigeants ont encore redit mercredi qu'ils ne feraient aucune concession.
A.S. : Je pense qu'il ne faut pas trop accorder d'importance à ces déclarations, qui servent surtout à jouer les gros bras ou à épater la galerie le jour du vote. Les dirigeants du Hamas savent très bien que les financiers extérieurs de l'Autorité palestinienne, notamment l'Union européenne, sont très sensibles à ce sujet. Au gouvernement, le Hamas devra donc aborder une ligne modérée pour que l'Autorité palestinienne continue à recevoir des fonds étrangers.

Tf1.fr : Quelle est peut-être l'attitude d'Israël face à une situation qu'il a toujours redoutée ?
A.S. : En fait, pas grand-chose puisque son interlocuteur principal pour les négociations est l'OLP. L'entrée ou non du Hamas dans l'OLP est donc vraiment la question à surveiller ces prochaines semaines. Dans ce cas, Israël sera effectivement devant le fait accompli car il devra discuter avec les représentants de l'organisation, quelle que soit leur couleur politique.

(photo d'archives : des militants du Hamas)

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 26 janvier 2006 à 13:46
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7 Commentaires

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  • Marco, le 27/01/2006 à 16h14

    Excellente et éclairante vision de la situation au Proche Orient de la part de votre expert qui donne une vision complètement objective de la situation en Palestine.Je recommande à tous le livre d'A.Signoles, d'une brillante facture.

  • Jon, le 27/01/2006 à 14h48

    Je suis scandalisé par le manque de discernement de la Justice (l'internaute):territoire occupé depuis 48 car tout le monde sait qu'a cette époque les israeliens avaient attaqué les nations arabes pour conquérir de nouvelles terres; 4 millions de refugiés pour lutter implicitement contre l'existence meme de l'état: il est aisé de faire la paix avec un état qui n'existe plus; l'existence de cet état est antérieur au second conflit mondial qui ne lui a pas donné de legitimité supplémentaire: israel n'a que faire de ce soit disant statut de victime. Enfin cette chercheuse est instructive mais donner si peu de poids à ce qu'est le hamas et rendre les palestiniens irresponsables de leur vote c'est arrondir les angles, par ce vote les palestiniens cautionnent les actions futures du hamas bonnes et surtout mauvaises. Qu'aurait t-on dit d'un gouvernement isrélien qui apellerait à la destruction de l'état palestinien ? Le seul problème du hamas c'est qu'il n'a pas la posibilité de joindre l'acte à la parole.

  • Nicolas, le 27/01/2006 à 12h19

    Bonne approche, Cela peut etre aussi une bonne chose pour Israel de negocier avec le Hamas, car le nouveau pouvoir sera responsable directement de ses actes alors que le Fatah lui se cachait derrière sont incapacité à resoudre le terrorisme du Hamas.

  • Vastre, le 27/01/2006 à 07h51

    Excellent article ! Je suis épaté de voir que certains experts arrivent encore à comprendre ce qui se passe au Moyen-Orient. Alors que la découverte d'une extra-planète me laisse de marbre, tellement c'est facile.

  • Sympa, le 26/01/2006 à 23h31

    C'est une excellente analyse. En effet je ne savais pas comment cela allait se passer. Et j'avoue que j'avais peur. Mais cet article m'éclaire bien sur l'avenir. Et c'est du journalisme sympa qui nous permet de comprendre sans nous prendre pour des cons. Merci à Tf1. de cette interview. Je vais lire le livre de cette chercheuse.

  • Justice, le 26/01/2006 à 15h46

    Bonne analyse. Je pense que tout le monde comprendras que si Israel ne restitue pas les territoires occupés depuis 1948, il n'y auras jamais de paix. Le fait accompli n'est pas suffisant. Les palestiniens attendent ce qui leur est dû. Les territoires, la moitié de Jerusalem, et le retour des 4 millions de refugiés. Tant qu'israel refuseras cela, elle refuseras la paix, et pourras continuer a jouer les eternelles victimes aupres de l'occident et des etats unis. La destruction d'israel voulue par le hamas n'est pas un argument suffisant (il a suffit d'une reunion pour qu'arafat- paix a son ame -le rende caduque). Esquiver en disant qu'israel est deja tout petit n'est pas une raison pour s'étendre en palestine.

  • Israelien, le 26/01/2006 à 15h17

    Politique suicidaire de sharon l'evacuation de gazah fut une erreur ressentie par tous les israeliens et voila le resultat

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