
Olivier Roy est spécialiste de l'islam contemporain. Il a notamment publié "La laïcité face à l'islam" (Editions Stock, 2005,18,5€).
"Islam : les dessins de la colère" : cliquez ici pour lire notre dossier
tf1.fr : Pourquoi la colère a-t-elle éclaté quatre mois après la publication des dessins ?
Olivier Roy : Au départ, il s'agissait d'une affaire intérieure danoise qui s'inscrivait dans un débat d'idées classique. Elle a dérapé quand la religion a été exploitée politiquement par les régimes arabes. En demandant une audition au Premier ministre, leurs ambassadeurs à Copenhague ont pris en otages les musulmans en se présentant comme leurs défenseurs. Le refus du Premier ministre danois de les recevoir a alors été perçu comme une déclaration de guerre.
tf1.fr : Quel est l'intérêt des gouvernements arabes ou musulmans à orchestrer ces manifestations ?
O.R. : Se venger des Européens, chacun pour des raisons différentes. La Syrie veut leur faire payer son éviction du Liban où ils ont joué un rôle majeur. La manifestation du samedi 4 février à Damas n'a pu être organisée que par le pouvoir. Dans une dictature où personne n'ose bouger le petit doigt, il est impossible que les ambassades aient été prises pour cible spontanément. Au Liban, le lendemain, la protestation était menée par le Hezbollah, lié au régime de al-Assad.
Dans les Territoires palestiniens, le Hamas a, quant à lui, très mal accepté les remontrances européennes après sa victoire aux législatives et les menaces concernant l'aide financière. En Afghanistan, les émeutes interviennent alors que les Européens prennent petit à petit la place des Américains.
"Contrer les islamistes sur leur terrain"
tf1.fr : L'Iran est également à la pointe de la contestation.
O.R. : Oui, pour deux raisons. Il s'agit tout d'abord de faire payer à l'UE son rôle dans le dossier du nucléaire, où les Etats-Unis se sont montrés très discrets. Ensuite, depuis le début de la révolution islamique, l'Iran, chiite, se présente régulièrement comme le défenseur universel de l'islam. Ahmadinejad, son nouveau président, utilise à nouveau cette rhétorique pour reprendre le "leadership" du monde musulman face à l'Arabie saoudite sunnite. Cette dernière est d'ailleurs restée très modérée.
tf1.fr : Il semble aussi que certaines manifestations soient organisées à des fins strictement intérieures.
O.R. : Oui, notamment dans les Territoires palestiniens et en Turquie. Les éléments laïcs, comme le Fatah, font monter l'affaire pour contrer les islamistes sur leur propre terrain. C'est une nouvelle preuve qu'il ne s'agit pas d'une question de religion mais de politique où chacun défend ses propres intérêts. D'ailleurs, a contrario, dans d'autres pays, comme au Maroc, où les gens sont autant imprégnés de religion qu'ailleurs, il ne se passe rien de notable.
"Ce n'est pas le choc des civilisations"
tf1.fr : Même exploitée politiquement, l'émotion des musulmans est-elle néanmoins sincère ?
O.R. : Oui, pour certains. Mais il faut relativiser. Prenons l'exemple de la France : les musulmans ne sont quasiment pas descendus dans la rue. Et c'est Dalil Boukakeur (ndlr : le recteur modéré de la Mosquée de Paris) qui mène la contestation. De son côté, l'UOIF est très calme et l'intellectuel Tariq Ramadan n'y voit rien de blasphématoire.
tf1.fr : Cette crise ne relève donc pas la théorie du "choc des civilisations" ?
O.R. : Non. Au Moyen-Orient, les manifestations sont uniquement orchestrées à des fins politiques. Et en Europe, les musulmans protestent simplement pour lutter contre les discriminations, pour demander plus de reconnaissance et de respect. Ils souhaitent simplement une meilleure intégration.
tf1.fr : Peut-on s'attendre cependant à une évocation de l'affaire par ben Laden ?
O.R. : Oui. Lui ou al-Zawahiri (ndlr : le numéro 2 de Al-Qaïda) l'utiliseront sûrement à des fins de propagande et de recrutement de futurs jihadistes.
(photo afp : manifestation de musulmans)
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