© afpAlain Dieckhoff est directeur de recherches et professeur au CERI (Centre d'études et de recherches internationales)-Sciences Po. Son champ de travail principal porte sur la politique et la société contemporaines en Israël.
Lci.fr : Juste après l'accident de Sharon, beaucoup d'observateurs estimaient que Kadima n'avait plus aucune chance de gagner. Comment expliquer que ce nouveau parti ait finalement largement fait la course en tête ?
Alain Dieckhoff : Pour moi, ce jugement était prématuré. La victoire annoncée de Kadima s'explique tout simplement : son message central -la nécessité de poursuivre la logique unilatérale de désengagement, cette fois en Cisjordanie après Gaza- bénéficie d'un réel soutien dans l'opinion publique israélienne. Sharon en avait eu l'intuition. Olmert s'est ensuite saisi de ce soutien pour amplifier l'idée du désengagement et la préciser.
Lci.fr : Peut-on aussi parler d'un vote "hommage" en faveur de Sharon ?
A.D. : Non, pas spécialement. Bien sûr, Sharon est très présent dans la campagne de Kadima et sa figure est très utilisée. Mais c'est également le cas, à un moindre degré bien sûr, avec Rabin pour le parti travalliste et même Begin pour le Likoud. Les électeurs qui vont voter pour Kadima ne le feront pas en pensant à Sharon mais car ils croient que ses idées correspondent à la situation d'Israël aujourd'hui.
"Kadima peut très bien gouverner avec les travaillistes comme avec le Likoud"
Lci.fr : Derrière la victoire annoncée de Kadima, se dessine le futur gouvernement. Quelle est la coalition la plus probable, puisque le mode de scrutin exclut que le parti bénéficie de la majorité absolue à la Knesset ?
A.D. : Il est encore trop tôt pour se prononcer. Cela dépendra vraiment des résultats. Or la marge d'incertitude est encore très importante puisque 20% des électeurs étaient encore indécis deux jours avant le vote. La coalition dépendra de leur choix.
Politiquement, la logique voudrait que Kadima s'allie avec le parti travailliste. Même s'il n'est pas favorable à l'unilatéralisme, ce dernier est néanmoins en faveur d'un compromis territorial, contrairement au Likoud. Mais une coalition avec Netanyahu est également possible, même si cela sera évidemment beaucoup plus difficile. Quoi qu'il en soit, la force de Kadima est d'être un parti centriste. Pouvant s'allier aussi bien avec la droite qu'avec la gauche, il sera donc le pivot du prochain gouvernement.
Lci.fr : Les Israéliens se sont moyennement intéressés à la campagne. Pourquoi ?
A.D. : Tout simplement car ils ont eu l'impression que le résultat était joué d'avance. Le seul moment d'incertitude a eu lieu après l'accident de Sharon et le risque d'affaiblissement de Kadima en raison de l'absence de son fondateur. Comme aucun élément extérieur n'est venu troubler la campagne -pas d'attentat-, il n'y a eu aucun mouvement entre mi-janvier et fin mars. Les électeurs ne se sont logiquement pas passionnés pour une élection dont ils connaissent le vainqueur. C'est après le scrutin que le débat sera vif avec la mise en œuvre du programme de Kadima sur le désengagement : comment sera-t-il effectué ? Dans quels délais ?
"La victoire du Hamas confirme la politique de Kadima"
Lci.fr : Comment la victoire de Kadima peut-elle relancer la paix avec les Palestiniens ?
A.D. : Elle ne relancera rien du tout car le programme de Kadima n'est pas basé sur la négociation. C'est un programme unilatéral. S'il est élu, Olmert lancera son plan de désengagement de la Cisjordanie sans rien négocier avec les Palestiniens ou le Hamas. Sur ce point, la victoire du mouvement islamiste aux élections palestiniennes ne change rien à la politique unilatérale d'Israël. Elle la confirme.
Lci.fr : Cette politique représente-t-elle néanmoins un espoir pour la paix ?
A.D. : C'est difficile à dire. Elle peut en effet faire avancer des choses, mais elle ne réglera pas à elle seule le conflit. L'unilatéralisme offre un avantage : celui de poursuivre le désengagement et le retrait territorial au profit des Palestiniens. Mais en contre-partie, il n'y a aucune négociation. Donc ce n'est pas une solution satisfaisante pour les Palestiniens car tous les aspects ne leur conviennent pas, notamment l'annexion définitive de plusieurs blocs de colonies en Cisjordanie.
(photo afp : meeting de Ehud Olmert)
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