
Marc Lazar est notamment l'auteur de "L'Italie à la dérive" (Editions Plon-Perrin).
Lci.fr : En France, les médias véhiculent l'image d'un Berlusconi populiste, limite fasciste. Est-elle déformée ?
Marc Lazar : Le jugement est excessif mais il provient du personnage qui pousse à l'excès. Berlusconi trouble tellement qu'on a envie de le placer dans des catégories simplifiées : populiste, télécrate ou fasciste. Or pour bien comprendre, il faut analyser la complexité du phénomène. Populiste, il l'est, c'est certain. Ses provocations sont permanentes, il transgresse les règles.
Mais fasciste, non, au contraire, bien qu'il tente de museler les médias, et même s'il affirme vouloir faire la peau aux juges et aux journalistes. Il existe toujours une démocratie en Italie et même lui se retrouve dans une position de médiateur où il doit concilier avec les différents partis qui forment sa coalition. Ses électeurs attendent quant à eux de la clarté et de la simplification, et surtout la liberté de faire ce qu'ils veulent. Leur raisonnement est basique : "je veux faire ce que je veux sans avoir besoin de respecter les règles".
Lci.fr : Plus qu'une élection, Berlusconi a essayé de transformer le scrutin en référendum pour ou contre lui. Pari risqué ?
M.L. : C'est justement sa force et même sa réussite. Aujourd'hui, il dit aux Italiens : "voulez-vous que je continue ou pas ?". Cette personnalisation du vote à outrance fait que les électeurs qui diront "non" diront "non" à Berlusconi, ils ne diront pas "oui" à Prodi. Résultat : il a réussi à se placer au centre du débat et la gauche se retrouve sur la défensive.
"Berlusconi flatte le sentiment anti-politique"
Lci.fr : En 2001, Berlusconi avait mis en scène son "contrat avec les électeurs". Quel bilan peut-on tirer cinq ans après ?
M.L. : C'est un bilan globalement négatif. En cinq ans, le déficit public a augmenté, la compétitivité des entreprises et la productivité du travail ont reculé, les systèmes universitaire et de la recherche se sont dégradés. Il faut néanmoins admettre que sur certains points, il a réussi à tenir ses promesses. Il a prolongé le système de retraites mis en place par la gauche et a augmenté les pensions, les impôts ont baissé, même si c'est moins que prévu. Enfin, le chômage a été réduit à 7,5% de la population active. Malgré tout, l'Italie est à la dérive et sa situation économique est pire qu'en France ou en Allemagne.
Lci.fr : Pourtant, 1 Italien sur 2 s'apprête à voter pour sa coalition, dont 1 sur 4 pour son parti, Forza Italia.
M.L. : Il faut vraiment raisonner sur la densité politique mais également socio-économique de Berlusconi et de l'Italie d'aujourd'hui pour comprendre ce phénomène.
En cinq ans, les inégalités sociales et régionales se sont accrues. Les salariés du public et du privé ont souffert, notamment les seconds qui ont voté Berlusconi en 2001. Mais entrepreneurs, artisans, commerçants et professions libérales ont bénéficié des nouvelles mesures, notamment la fin de l'impôt sur la succession. Evidemment, cette suppression a profité à Berlusconi à titre personnel, mais elle a aussi et surtout profité à beaucoup d'Italiens qui peuvent désormais transmettre leur entreprise à leurs enfants sans rien payer. Or la structure familiale est très importante dans le pays. Ces électeurs sont donc satisfaits de la législature. Plus globalement, le thème des impôts a fait mal à la gauche pendant la campagne.
D'un point de vue régional, il faut également souligner de grandes disparités. Le chômage est par exemple à 7,5% au niveau national. Mais il est très faible dans le Nord (3-4%) et endémique dans le Sud (15%).
Lci.fr : Comme Bush face à Kerry en 2004 aux Etats-Unis, Berlusconi est vivement contesté dans son pays par les intellectuels et la presse ainsi qu'à l'étranger. En face de lui, il combat un adversaire compétent mais moins vindicatif. Pour le même résultat ?
M.L. : Faire un pronostic est très difficile. Mais il est vrai qu'on a tendance à caricaturer Berlusconi comme on pouvait le faire avec Bush. En revanche, ce qui est vrai, c'est que lorsqu'il tape sur les grands patrons, lorsqu'il insulte les électeurs de gauche en les traitant de "couillons", il flatte le sentiment anti-politique de beaucoup d'électeurs. C'est la caractéristique de base du populisme. Cela en dit aussi beaucoup malheureusement sur la mentalité des Italiens aujourd'hui.
(photo : Silvio Berlusconi lors d'un meeting)
Rendez-vous : Marc Lazar sera l'invité mardi prochain sur LCI de l'émission "Questions d'actu" consacrée aux résultats de l'élection (diffusion à 11h10 et 17h10)
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