L'Histoire ouvre son grand livre aux chercheurs. Les onze pays chargés de veiller sur les archives de Bad Arolsen (dans le centre de l'Allemagne), qui retracent les destins tragiques de 17,5 millions de victimes du nazisme, ont décidé mardi, lors d'une réunion près de Luxembourg, de les ouvrir prochainement aux historiens.
47 millions de documents
Après que Berlin a levé le mois dernier ses objections, les 11 Etats concernés -- Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, Grèce, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, Etats-Unis, Pologne et Israël -- sont tombés d'accord pour mettre fin à une semi-confidentialité de plus de 60 ans pour ces 47 millions de documents. La décision, avalisée par les ambassadeurs des onze Etats concernés, doit encore être ratifiée par chacun de ces pays, et ce, "le plus rapidement possible", ont indiqué les ambassadeurs dans un communiqué publié mardi soir à l'issue de la réunion.
Depuis New York, le Congrès juif mondial, qui fédère les communautés juives établies à travers le monde, s'est félicité de cette décision qui permettra, selon lui, de lutter contre le négationnisme. "Nous sommes heureux qu'après 60 ans, les millions de preuves écrites des meurtres de masse commis par les nazis contre les juifs seront ouvertes aux chercheurs. C'est un coup porté contre tous ceux qui nient l'Holocauste", a déclaré l'organisation.
Jusqu'ici consultables de manière individuelle
Entreposées sur 27 km de linéaire, dans des bâtiments quelconques d'une petite localité du centre de l'Allemagne, ces données n'étaient jusqu'ici consultables que dans un but "humanitaire", c'est-à-dire de manière individuelle et nominative, sur requête d'une ancienne victime ou de ses ayants-droit. Les registres des camps de concentration ou autres mandats d'arrêt établis par la Gestapo avaient en effet été rassemblés et classés après guerre dans un but très pratique : retrouver les civils déportés ou soumis au travail obligatoire par le régime hitlérien, retracer leurs parcours et, éventuellement, apporter aux anciennes victimes une preuve de leur internement, afin d'ouvrir la voie à leur indemnisation.
Aujourd'hui encore, à Bad Arolsen, plus de 300 salariés permanents continuent à traiter chaque année des dizaines de milliers de demandes individuelles, en provenance d'une soixantaine de pays. Nominatifs, ces documents issus de la scrupuleuse rigueur administrative de l'Etat national-socialiste sont par conséquent sensibles. Certains mentionnent l'homosexualité supposée de la victime ou bien précisent: "criminel professionnel". D'autres rapportent qu'une femme a été arrêtée par la Gestapo parce que, mère d'un enfant métis, elle avait refusé de se faire stériliser ou bien qu'un homme soumis au travail forcé était "schizophrène". Ces précisions expliquent les réticences de certains Etats -- notamment de l'Allemagne, jusqu'à une date récente -- pour autoriser leur ouverture aux historiens.
Modalités de recherches à définir
Les représentants des 11 Etats n'ont pas précisé mardi selon quelles modalités les archives seraient ouvertes. Ils n'ont pas dit en particulier si les chercheurs devraient s'engager par écrit à ne pas retranscrire dans leurs travaux les noms des personnes concernées.
Reste que, pour une partie de la communauté scientifique, l'accès à Bad Arolsen revêt un intérêt limité. "Du point de vue de la recherche, il n'y a rien de fondamentalement nouveau à attendre de ces documents", estime ainsi le Pr Wolfgang Benz, directeur du Centre de recherche sur l'antisémitisme à la Technische Universität de Berlin et auteur de nombreux ouvrages sur l'Holocauste et le Troisième Reich.
Image: le mémorial de Berlin. DR. Archives.








