Liban : "On envoie nos hommes dans la gueule du loup"

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 25 août 2006 à 18h10 , mis à jour le 05 septembre 2006 à 11h20

Ancien commandant du corps expéditionnaire français à Beyrouth en 1983, le général François Cann, qui perdit 58 paras dans l'attentat contre l'immeuble Drakkar, estime sur LCI.fr que le mandat de la Finul n'est pas assez clair. Pour lui, la situation actuelle est même plus instable qu'à l'époque.

LCI-TF1, Un coinvoi de la FINUL au LibanUn coinvoi de la FINUL au Liban © LCI

François Cann, général de corps d'armée à la retraite, est parti à deux reprises au Liban. Une première fois en 1978-79 dans le cadre de la Finul, au Sud, où il dirigeait le 8e RPIMA.

La seconde fois en 1983-1984 à Beyrouth. Général de brigade, il commandait alors les 2 000 bérets rouges français de la Force Multinationale de Sécurité. Cinquante-huit de ses hommes furent tués dans l'attentat contre le Drakkar en octobre 1983, l'immeuble qui servait de quartier général aux troupes françaises.

LCI.fr : Les responsables militaires français semblent très réticents à l'idée de partir au Liban. Comprenez-vous leur position ?
François Cann : Compte-tenu de notre expérience, les anciens, comme moi, sont encore plus réticents. La géographie humaine a en effet beaucoup changé. En 1978, le Sud-Liban était un no man's land sous contrôle des Palestiniens. La population chiite avait alors accueilli la Finul à bras ouverts.

Aujourd'hui, ce sont les enfants de cette même population chiite qui ont gagné la "guerre". Personne ne viendra les désarmer avant que les chefs du Hezbollah n'arrivent à leur but : l'établissement d'une République islamique au Liban. En attendant, si jamais ils désarment un jour, ils ne donneront que des breloques. Mais les caméras seront là pour filmer de vieilles kalachnikov tandis que le Hezbollah gardera son vrai arsenal. Bref, la situation est encore plus instable qu'en 1978.

LCI.fr : Estimez-vous que le mandat de la Finul est assez clair ?
F.C. : Pas du tout, on retrouve exactement le même vide juridique qu'à mon époque. Il est très difficile d'entrevoir les règles d'engagement pour nos hommes. Si le Hezbollah attaque une patrouille israélienne ou si Tsahal franchit la frontière comme le 20 juillet dernier, que fait-on ? On intervient ou on observe la violation du cessez-le-feu en comptant les roquettes ou les chars comme les observateurs de l'Onu savent très bien le faire ?

Il aurait fallu utiliser le chapitre 7 de la charte de l'Onu, qui permet le recours à la force, au lieu du chapitre 6, où les Casques bleus n'ont le droit de tirer qu'en cas de légitime défense. C'est la porte ouverte à toutes les humiliations. Or il n'y a rien de pire que l'humiliation. Un exemple : lors de mon séjour au Liban, j'avais perdu un homme et leur faisait prendre des risques pour récupérer des armes. Lors de mon départ, j'ai appris qu'elles avaient été restituées.

"Y aller, oui. Mais pas pour faire n'importe quoi"

LCI.fr : Craignez-vous que les soldats soient pris pour cible, comme vous l'avez été ?
F.C. : Tout à fait. Au Liban, j'ai perdu plus de 80 paras dont 58 au Drakkar, non pas pour notre attitude locale mais uniquement en raison de la situation internationale. A l'époque, la France avait deux contentieux avec l'Iran : le soutien à Saddam Hussein dans la guerre contre l'Irak et   

TF1/LCI François Cann, après l'attentat contre le Drakkar à Beyrouth, le 28 octobre 1983.
François Cann, après l'attentat
contre le Drakkar-
AFP-Philippe Bouchon
le règlement d'Eurodif*. Drakkar avait alors servi de facture pour l'Iran, par l'intermédiaire de son bras et de sa main au Liban, à savoir la Syrie et le Hezbollah.

Aujourd'hui, pour des raisons différentes, le scénario est quasi-identique. Si la situation internationale se dégrade, notamment en raison du dossier du nucléaire avec Téhéran, nos hommes feront une cible facile pour des raisons politiques. On les envoie dans la gueule du loup avec pour mission de lui enlever les dents. On dit souvent que la France a une dette envers le Liban, mais il ne faut pas oublier non plus qu'elle a déjà beaucoup versé de sang pour lui. Bien sûr, il faut y aller, mais pas pour faire n'importe quoi.

LCI.fr : Voyez-vous néanmoins une différence positive entre la situation actuelle et l'époque de la Finul ou de l'attentat contre le Drakkar ?
F.C. : En 1978, c'était du grand n'importe quoi. Nous étions épaulés par des contingents de pays exotiques qui venaient s'équiper auprès de l'Onu à moindre frais ou encore de bataillons dont les officiers partaient faire la fête tous les week-ends à Tel-Aviv. La constitution de la Finul est cette fois-ci un gage de sérieux. La présence de pays européens comme l'Italie, l'Espagne ou encore la Belgique assurera des armées de qualité.

LCI.fr : La question du nombre d'hommes fait débat. Faut-il aller jusqu'à 15.000 hommes, comme le prévoit la résolution et le demande Israël ?
F.C. : Ca, c'est un truc de diplomates. La finalité n'est pas l'effectif, mais les règles d'engagement. Il vaut mieux avoir un homme qui puisse agir en vrai militaire, que 1 000 qui ne fassent que compter les points.

* l'usine nucléaire installée à Tricastin, dans la Drôme, dont la construction avait été financée en partie par le régime du Shah, contre 10% de la production. Le contrat ne fut pas appliqué après la Révolution.

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 25 août 2006 à 18:10
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27 Commentaires

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  • Gas, le 29/08/2006 à 10h41

    CANN PRESIDENT ! prions d'ors et deja pour nos soldat qui vous pour certain, certainement y laisser leurs peau. Pourquoi ? Pour qui ?

  • Merci, le 28/08/2006 à 20h58

    MERCI, MON GENERAL !

  • Jean83, le 28/08/2006 à 18h02

    Je partage pleinement la réaction et les explication du général CANN, d'autant plus qu'en 78/79 j'appartenais au 8°R.P.I.Ma et bien entendu sous les ordres du Général CANN dans le cadre de la F.I.N.U.L. le plus désagrable pour un para c'est l'humilition.

  • BIBI, le 28/08/2006 à 17h45

    Tout à fait d'accord. la France et la finul plus globalement que beaucoup accuse déja de compter les points, se doivent d'avoir des objectif clairs. Mais que faire quand aucun des deux protagonismes n'est franc et veut vraiment une paix durable. Le Liban joue double jeu "main dans la main" avec le Hezbollah car il est ridiculement mal équipé militairement et compte sur le hezbollah pour se défendre. De l'autre coté israel n'attendant qu'un nouveau déclencheur pour retourner finir l etravail dans des proportions digne de ces capacités militaires....Bref tous pareil et depuis près de 50 ans....Affligeant

  • Damien, le 28/08/2006 à 16h54

    Enfin du parler vrai ! Quel dommage que les généraux soient si peu écoutés, eux qui ont la tête sur les épaules, et qui ont souvent une bien meilleure analyse de la situation que ces démagos de politiques...

  • JCB, le 28/08/2006 à 14h16

    Très bon article, il faudrait inviter ce génral au 20 hr !

  • Xx, le 28/08/2006 à 12h26

    C'est une mission de paix, pas de guerre, si ils sont attaqués par les deux camps, ils evacuront, la mission sera echec par la non volonté des israeliens ou du esbollah. Ces forces ne sont la que pour assurer une frontiere etanche

  • Escroignard, le 28/08/2006 à 10h48

    Ayant moi aussi été casque bleu en 1983-84 et 1988 a la FINUL je suis entierement d'accord avec cet article.Qui plus est de nos jours les pays du moyens orient enveront ils des troupes, la france a t elle encore les moyens militaire pour cette opération, elle est engagée en RCI en afghanistant au tcha en bosnie en RDC et encore d'autre. Le budget des opérations exterieur a deja exlosé qui vas financer.

  • Axel, le 27/08/2006 à 14h23

    Tres bonne analyse du general Cann. Mais la France se doit d'agir pour etre en acord avec la politique qu'elle s'est fixee, a savoir applications des resolutions 1559 et 1701 de L'ONU et le retablissement de la souverainete libanaise sur tout son territoire. Pour que le Liban soit enfin libere de ces terroristes armes par "l'element stabilisateur de la region", aux dire de M. Douste-blasie...

  • Pierre marie vallez, le 27/08/2006 à 09h24

    Ce général à parfaitement raison, mais l'histoire n'est faite que de sacrifices inutiles, voulus par des politiques corrompus - nous pouvons préparer le retour et les funérailles inévitables de ces pauvres petits gars, qui auront droit aux grands discours et à la reconnaissance de la nation !!!!

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