Une jeune musulmane parle à son grand-père à la basilique d'Alger © Reuters / Z. BensemraDéjà reporté à deux reprises, le procès qui s'est tenu ce mercredi à Tissemsilt est emblématique de la crispation entre le pouvoir algérien et les chrétiens d'Algérie. C'est le quatrième intenté dans le pays contre des musulmans convertis au christianisme depuis la promulgation d'une loi de 2006 encadrant l'exercice des religions autres que l'islam. Deux hommes ont comparu ce mardi à Aïn-el-Hamman, en Kabylie, pour avoir mangé à midi le 12 août dernier, 2e jour du ramadan. Risquant trois ans de prison, ils connaîtront leur sort le 5 octobre.
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Les accusés, condamnés le 20 novembre 2007 par défaut à deux ans de prison ferme et 5000 euros d'amende chacun pour exercice illégal d'un culte non musulman, avaient demandé à être rejugés en leur présence, comme le permet la loi algérienne. Le tribunal a mis sa décision en délibéré au 2 juillet. Trois autres convertis - dont un membre du conseil de l'Eglise protestante d'Algérie - également condamnés par défaut en janvier, ont fait la même demande et attendent toujours la date de leur comparution.
Eclairage de la situation des chrétiens en Algérie avec Mustapha Krim, président de l'Eglise protestante d'Algérie, et Philippe Perrenoud, pasteur de l'Eglise Réformée de France à Orange, qui a assuré pendant des années une mission d'accompagnement de l'Eglise protestante en Algérie, et qui se trouve aujourd'hui sans visa.
LCI.fr : Pourriez-vous revenir sur l'origine de cette crispation des autorités algériennes vis-à-vis des chrétiens d'Algérie, et vis-à-vis des conversions ?
Mustapha Krim : Cette situation vient sans doute d'une mauvaise évaluation de la réalité chrétienne en Algérie. En quoi est-elle dangereuse ? Les conversions dont il est question ne sont chiffrées par aucune statistique fiable. Nous ne comprenons pas que cet aspect soit porté sur le devant de la scène sans raison justifiée.
Philippe Perrenoud : Ceci révèle une crainte vis-à-vis de l'expansion du mouvement évangélique. En Algérie, cela s'est traduit par un net raidissement pour des raisons historiques. Dans un premier temps, la presse algérienne libre s'est inquiétée d'un mouvement présenté comme sectaire. Elle l'a fait d'autant plus facilement que certains missionnaires ont pu avoir une attitude parfois peu respectueuse du contexte local - je pense notamment à un missionnaire français qui, dans les années 90, en pleine période des attentats islamistes, avait repris la parole biblique disant que Jésus est venu apporter le feu sur la terre (1). Ce qui a été forcément mal vu... Les articles de presse qui se sont succédé pendant cinq ou six ans ont eu pour conséquence une image négative du christianisme. Ces craintes sont devenues en soi un sujet de société ; elles ont été récupérées par une partie du pouvoir pour trouver un bouc émissaire afin de s'allier avec sa frange la plus conservatrice.
LCI.fr : Quelles sont les conditions faites aux chrétiens d'Algérie pour exercer leur culte aujourd'hui ? Que dit notamment la loi de 2006 ?
M.K. : Nous existons depuis bien longtemps et nos activités sont tout simplement conformes à nos convictions pour la grande majorité des chrétiens protestants. On nous reproche sans doute de ne pas avoir de lieux de culte aux normes du jour, mais qu'attend-on pour nous restituer nos temples et locaux réquisitionnés en dépit des lois en vigueur ? Concernant cette loi de 2006, elle nous place d'emblée dans une position de citoyens de seconde zone, avec un arsenal de mesures répressives qui nous empêche de parler librement de notre foi.
P.P. : La liberté de conscience et de religion est officiellement reconnue dans la constitution, et jusque-là elle l'était aussi dans les faits. Mais les autorités algériennes ont voulu réagir contre des mouvements chrétiens présentés comme agressifs par la loi de 2006. Elle a introduit des peines de 2 à 5 ans de prison et de 5000 à 10.000 euros d'amende pour toute personne qui incite, contraint ou utilise des moyens de séduction tendant à convertir un musulman à une autre religion. Dans les faits, même l'exercice normal d'un culte devient risqué si un musulman y assiste, et une simple conversation peut être sanctionnée dès lors qu'elle aborde des sujets de foi. De même, il n'y a plus de distinction entre le fait de distribuer des documents censés propager la foi, et le fait d'en détenir - le fait même de posséder une Bible. Ce texte a donc rapidement "débordé" de son objet initial pour frapper protestants et catholiques d'Algérie. Des gens restés pour soutenir le pays pendant la période des attentats, au péril de leur vie, sont désormais visés. Ce qui révolte grandement les démocrates algériens.
LCI.fr : Quelles sont les relations au sein des chrétiens d'Algérie et avec le gouvernement algérien ?
M.K. : Nos relations avec le gouvernement sont à sens unique, nous avons multiplié les démarches auprès du ministère des Affaires religieuses qui est censé nous prendre en charge, mais à ce jour rien de concret n'a vu le jour.
P.P. : Entre Eglise protestante historique et Eglise catholique, les relations étaient d'une grande solidarité. Mais cette crise risque d'amener une coupure entre chrétiens. Vis-à-vis du pouvoir, il faut savoir que l'islam en Algérie a servi de refuge identitaire pendant la période de la colonisation, avant d'être instrumentalisé par la suite par le pouvoir politique et les extrémistes. Ce que résume ce mot du président Bouteflika à l'archevêque d'Alger, Monseigneur Henri Teissier : "Nous avons eu nos intégristes, nous n'avons pas besoin des vôtres".
(1) Luc 12:49
| Ce que dit le Coran sur les autres religions |
Le Coran reconnaît les juifs et les chrétiens comme ayant reçu "une partie de l'Ecriture" dont le Coran lui-même donne la version définitive. Mais en même temps il les accuse d'avoir "altéré ces Ecritures". Toute autre religion est exclue et relève du combat religieux (jihâd). Sur cette base et sur celle de diverses traditions prophétiques, le Fiqh a construit le statut de dhimmî que l'on traduit par "protection" : juifs et chrétiens peuvent vivre comme tels dans le cadre musulman, mais comme citoyens de seconde zone, soumis à des mesures vexatoires (impôt spécial, port de signes distinctifs, restrictions sur les manifestations publiques et sur les bâtiments de culte, etc.). La formule "pas de contrainte en religion" ne doit pas être isolée du contexte (Cor. II, 256-7) lequel rejette toute autre religion du côté de l'idolâtrie. Par ailleurs elle a le plus souvent été considérée comme "abrogée" par le "verset du sabre" (Cor. IX, 5). Enfin, sur la foi d'une tradition prophétique, celui qui quitte l'islam est passible de mort. |
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Algérie : des chrétiens jugés pour avoir rompu le ramadan
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