Un an après, où en est la Libye ?

Par , le 17 février 2012 à 05h45 , mis à jour le 16 février 2012 à 18h27

Dossier : Libye, l'après Kadhafi

INTERVIEW - Le 17 février 2011, la révolution contre Mouammar Kadhafi démarrait. Un an après, et plusieurs mois après la chute du dictateur, le pays est dans une situation instable. Pourquoi ? Les réponses de TF1 News avec Jean-Yves Moisseron, chercheur à l'Institut de recherche pour le développement.

Libye : miliciens à Tripoli, janvier 2012Libye : miliciens à Tripoli, janvier 2012 © AFP

Jean-Yves Moisseron est chercheur à l'Institut de recherche pour le développement (IRD). Il dirige également la revue Maghreb-Machrek.

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TF1 News : Des pays où le "printemps arabe" a déjà abouti à la chute du régime en place, la Libye semble aujourd'hui celui où la situation est la plus chaotique. Pourquoi ?
Jean-Yves Moisseron
: Cela tient aux conditions particulières de la société libyenne. Tout d'abord, il s'agit d'une société marquée par la logique et la structure tribale, où chaque clan défend ses propres intérêts.
 
Ensuite, historiquement, la Libye a construit son unité en opposition à la colonisation italienne. Tout régime installé par des forces étrangères a depuis peu de légitimité. C'est aujourd'hui le cas du Conseil national de transition (CNT) en raison de l'intervention de l'Otan. Le gouvernement a une faible autorité et doit composer avec des forces politiques armées, régionalisées et structurées autour d'un réseau d'alliances et de solidarité qui se greffe sur les tribus.
 
Enfin, l'économie libyenne est une économie rentière basée sur le pétrole. A l'époque de Mouammar Kadhafi, la manne financière qui en découlait était en partie redistribuée sous forme étatique (logement, fonction publique, école...). Or, personne ne sait désormais ni à qui ni comment elle l'est. Si le CNT a gagné son premier parti qui consistait à faire rejaillir le pétrole des puits, il n'a pas encore réussi  à mettre en place des structures étatiques organisées permettant de redistribuer l'argent. Résultat : les groupes locaux, qui ont récupéré beaucoup d'armes, sont livrés à eux-mêmes et tentent de recouvrer les ressources qu'ils obtenaient avant la révolution. Et la solution la plus simple est la violence et le racket. Le pays vit donc sous le règne des milices qui se sont mises en place dans chaque village, chaque région.
 
TF1 News : Comment justement régler ce problème des milices ?
J.-Y. M. :
Le CNT a organisé plusieurs campagnes pour intégrer leurs membres dans l'armée régulière et récupérer leurs armes. Aujourd'hui, la Libye est un vaste marché d'armement à ciel ouvert, notamment pour les armes lourdes. Mais aussi longtemps que les miliciens n'auront pas l'assurance socio-économique qu'ils peuvent vivre -ce qui passe comme nous venons de le voir par la redistribution de la manne pétrolière-, le système ne fonctionnera pas. Aujourd'hui, ils n'ont pas intérêt à rendre leurs armes puisqu'elles leur assurent de récupérer de l'argent, par la violence ou les bakchichs. Le CNT doit donc trouver des arguments  politiques afin de les convaincre et relancer ainsi la machine économique. 
 

exergue "Aucun leader capable d'unifier le pays n'émerge"


TF1 News :  Vous faisiez référence à l'organisation tribale de la société libyenne. Quel est aujourd'hui le poids des tribus ?
J.-Y. M. :
Certaines ont été intégrées dans le CNT, notamment les Warfalla et les Berbères. Le grand défi reste de gérer les tensions entre les clans de la Cyrénaïque à l'Est et de la Tripolitaine à l'Ouest. Les affrontements de ces derniers jours à Koufra, dans le Sud, entre les Toubous, et les Zwais, en sont une illustration.
 
Ces problèmes entre les tribus laissent-ils craindre le risque d'une sécession et d'une guerre civile ?
J.-Y. M. :
Au sens d'une partition au plan national entre deux pays, non. Mais oui, au sens de la mise en place de régionalismes  et de répartitions territoriales. Sur ce point, une question qui reste en suspens concerne d'ailleurs le lieu où siège le CNT. Est-ce à Tripoli ou à Benghazi ? Personne ne le sait vraiment. Et c'est évidemment un souci.
 
Plus globalement, la Libye se trouve dans une période instable et critique : la question sécuritaire est dure, la fragmentation du territoire est importante et les groupes sociaux ont beaucoup de pouvoir.  Cela peut-il dégénérer en guerre civile ? En guerre tribale ? Difficile à dire. Le problème, c'est qu'aucun leader charismatique capable de transcender tout le monde et d'unifier la société libyenne derrière un projet d'Etat central, qui ne correspond pas à la culture du pays, n'émerge.

exergue "Abdeljalil est vu comme l'homme des Occidentaux"


TF1 News :  C'est pourtant censé être le rôle de Mustapha Abdeljalil, le président du CNT.
J.-Y. M. :
Il n'a pas réussi à faire en sorte que le CNT soit une force politique reconnue et acceptée de tous. A l'intérieur même du CNT, il est contesté par les progressistes, qui lui reprochent ses déclarations sur le rétablissement de la charia. Enfin, comme l'ensemble du CNT, il est perçu comme l'homme des Occidentaux, alors que certaines forces politiques critiquent la présence occidentale et même celle du Qatar. Pour compliquer le paysage, Abdelhakim Belhadj, ancien djihadiste passé par l'Afghanistan, est devenu l'homme fort de Tripoli.  Et il s'oppose aux Britanniques, à qui il demande réparation pour l'avoir livré à Kadhafi en 2004.
 
TF1 News : En annonçant le rétablissement de la charia, Mustapha Abdeljalil a justement voulu donner des gages aux islamistes. Quelle est leur influence aujourd'hui ?
J.-Y. M. :
Tout dépend de ce que l'on entend par islamistes. Des Libyens se réclament  de l'islamisme tout simplement car ils pratiquent l'islam. En ce sens, c'était aussi le cas de Kadhafi. On trouve également des djihadistes, anciens d'Afghanistan.  Et enfin, des mouvements proches des Frères musulmans égyptiens. Plutôt urbains, ils veulent que l'islam trouve sa place dans la vie politique. Quoi qu'il en soit, ce qui domine en Libye, c'est un islam traditionnel. 

exergue "Des élections peu probables en juin"


TF1 News : Les nostalgiques de Kadhafi ont-ils un pouvoir de nuisance ?
J.-Y. M. :
  Sur le plan politique ou militaire, il n'est que marginal. En revanche, comme partout dans ce genre de situation, il y a bien sûr des nostalgiques de l'ancien régime. Et il y en aura de plus en plus sur le mode "avec Kadhafi, ce n'était pas si mal". Malgré la violence et la répression contre les opposants, la Libye de Kadhafi offrait il est vrai une régulation sociale, des progrès économiques et la sécurité. Aujourd'hui, le pays est en ruine, ne fonctionne plus et n'assure plus la sécurité à ses citoyens.

TF1 News : Des élections sont envisagées pour en juin. Le délai est-il tenable ?
J.-Y. M. :
Au sens occidental, c'est très peu probable. Le CNT ayant déjà du mal à circuler dans certains endroits du pays, on voit mal comment il pourrait organiser un scrutin. Si c'était le cas, la logique de l'islam traditionnel devrait l'emporter. La démocratie comme nous l'entendons en Europe mettra encore longtemps à s'imposer.

Par Fabrice Aubert le 17 février 2012 à 05:45
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3 Commentaires

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  • tinguelybe, le 17/02/2012 à 13h24

    Posez-vous la question à savoir si ces personnes sont ou etaient vraiment des dictateurs?

  • zora63, le 17/02/2012 à 11h55

    C'est exactement ça...

  • manif38, le 17/02/2012 à 08h12

    C'est malheureux si ils n'on pas des dictateurs a leurs têtes ils sont incapable de vivre en paix, voir l'exemple Egypte, Libye, Irak, Afghans , en Afrique c'est pareil ,

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