© afpExiste-t-il une culture américaine ? Devant la montée en puissance d'écoles artistiques et de créateurs appréciés et reconnus, et l'élaboration d'un mode de vie reconnaissable entre tous, Adrien Lherm, maître de conférences en civilisation américaine à l'Université Paris 4 (Sorbonne), interrogé par le CNRS, répond par l'affirmative.
CNRS Thema : peut-on parler d'exception culturelle "à l'américaine" ?
Adrien Lherm : Oui, sans conteste. Une culture américaine s'est très tôt donnée à voir, et consolidée, tant dans les manifestations prosaïques de sa civilisation que dans les œuvres plus élaborées de ses génies. Accessibilité et massification, marchandisation et matérialisme, pragmatisme, optimisme, innovation, rejet des contraintes et traditions, tentation de la subversion… Tous ces éléments témoignent d'un monde neuf, marqué par l'élan, le dynamisme, la quête incertaine de ses origines, l'aspiration problématique à l'unité et la difficile reconnaissance de sa diversité. En gardant malgré tout, des références multiples aux canons du Vieux Continent et un profond attachement à des valeurs européennes. En résumé, un tout complexe, bourré de paradoxes, mais en même temps effectif, spécifique et très efficace.
CNRS Thema : où situez-vous le berceau de l'intelligentsia "made in USA" ?
A.L. : Alors que résonnent dans le pays les appels à l'unité, il est devenu plus que jamais difficile de dire ce qui est "proprement américain" dans une création nourrie des apports du monde entier. Les artistes et grands noms littéraires d'outre-Atlantique n'ont plus pour principale origine la Côte Est et New York, au reste relayés par de nombreux autres lieux (1) d'inspiration dans le pays même. Ils comptent désormais dans leurs rangs toutes sortes d'individualités nomades et de résidents venus des horizons les plus variés.
"Un renouveau culturel"
CNRS Thema : engagement des intellectuels, voix des artistes… Y a-t-il un "après 11 septembre"?
A.L. : La contestation de l'imperium des États-Unis, traduite dans les remous nés de la globalisation et dans les attentats du 11 septembre 2001, tend à creuser le hiatus entre civilisation et culture, de même qu'elle alimente les débats, griefs et doléances que plasticiens et hommes de lettres soumettent à leurs contemporains. Les interrogations des penseurs et des créateurs reprennent le cas échéant, pour en dénoncer l'impact, le trait de la mondialisation, et dessinent plus que jamais la figure de la mosaïque. C'est le double épanouissement d'une civilisation mainstream (2) qui reste finalement, en quelque sorte, sûre d'elle-même et volontiers dominatrice, et d'une culture post-coloniale traversée par le doute, les remises en question, la tentation de l'auto-flagellation et même la posture de l'accusation.
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CNRS Thema : assiste-t-on à un renouveau culturel ?
A.L. : Au moment où l'Amérique mainstream invite ses citoyens au repli dans ses frontières et dans l'éclat de ce qu'elle estime être ses valeurs incontestables, les forces à l'œuvre dans le champ de la production invitent à leur entière ouverture pour ne pas dire complète destruction. Passé le traumatisme, une partie de l'opinion semble ne guère tenir rigueur à ces acteurs de leurs prises de position. La fréquentation des salles de spectacle, des musées, le marché du livre et de l'art sont redevenus florissants. Comme si le choc avait été absorbé, et que le public et les créateurs retrouvaient la relation ambiguë, ce lien d'amour et de haine réciproques, paradoxal et porteur, qui était la leur quelques années plus tôt.
CNRS Thema : le choix électoral des artistes peut-il faire basculer le résultat des scrutins ?
A.L. : Le monde des artistes américains, entendu au sens large (culture populaire et création plus avant-gardiste) est tout aussi clivé politiquement que la population américaine. Mais, contrairement à celle-ci, les indécis y sont relativement peu nombreux. Les attaques terroristes du 11 septembre, les menaces agitées par l'actuelle administration, et sa politique intérieure comme sa diplomatie ont, au bout du compte, passé le moment de stupeur de 2001-2002, ravivé la flamme de l'engagement (3). Dans un sens plutôt hostile à George W. Bush, mais qui n'exclut pas les soutiens fervents, conditionnels ou partiels, à l'instar du ralliement d'un petit nombre d'intellectuels catégorisés jusque-là comme plutôt libéraux (c'est-à-dire progressistes, en gros de gauche)...
1/ Chicago, Los Angeles et l'ensemble de la Côte Ouest, le Texas, les différents Suds...
2/ Mainstream : dominante, courante.
3/ Des artistes et intellectuels tels Sean Penn, Susan Sarandon, Michael Moore, affichent ouvertement leur soutien à John Kerry alors que Mel Gibson ou Arnold Schwartzenegger prêchent pour l'autre camp.
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(photo afp-Timotty A. Clary : une exposition au Metropolitan Museum de New York)
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