"Avec Kerry, le changement ne serait pas très profond"

Par , le 22 octobre 2004 à 16h14 , mis à jour le 24 janvier 2005 à 11h13

Invité du troisième t'chat tf1.fr/Wanadoo, l'historien André Kaspi a expliqué qu'une victoire du candidat démocrate ne changerait pas fondamentalement la politique étrangère des Etats-Unis.

kaspi chat 1

André Kaspi est professeur à la Sorbonne où il dirige le Centre d'histoire nord-américaine. Il a publié de nombreux ouvrages sur les Etats-Unis, notamment "La civilisation américaine" (PUF), co-écrit avec François Durpaire, Helène Harter et Adrien Lherm. Il était vendredi l'invité du troisième t'chat tf1.fr/wanadoo consacré à l'élection présidentielle américaine. Voici les meilleurs extraits de ce t'chat. Pour voir l'intégralité du t'chat en vidéo, cliquez ici.

 

Xavier_Cergy : On présente Bush comme proche du peuple et Kerry comme un aristocrate hautain. Ces images vont-elles jouer dans le choix des électeurs ?

André Kaspi : Le rôle des personnalités est en effet capital. Au-delà des programmes, les Américains choisiront un homme qui incarnera la nation toute entière et saura les défendre contre les dangers qui menacent les Etats-Unis. On peut dire à ce niveau que Bush est plus proche des attentes des Américains. Bush et Kerry disposent pourtant de nombreux points communs. Ce qui les distingue, c'est que Bush sait être proche du peuple, contrairement à Kerry. Celui-ci vient néanmoins de faire un effort en allant voir un match de base-ball où il s'est fait filmer en train de boire une bière. Est-il pour autant plus proche des Américains ? Pas sûr ...

 

0 : Quelle est, selon vous, la place de la religion dans cette campagne 2004 ?

André Kaspi : La place de la religion est essentielle aux Etats-Unis. 95 % des Américains croient en Dieu. 45 % assistent à la messe. Bush est peut-être plus croyant que Kerry. Mais, il attache surtout beaucoup d'importance à Dieu. Les évangéliques se reconnaissent plus dans Bush que dans Kerry et cela se ressent sur les thèmes de l'avortement, du mariage gay..., Bush ayant une position plus marquée sur ces sujets.

 

En 2000, on estime que 4 millions d'évangéliques n'ont pas voté. Donc, si cette fois-ci ils décident de le faire, ils peuvent évidemment faire pencher la balance. Par ailleurs, Kerry étant favorable à l'avortement, un certain nombre de catholiques voteront pour Bush, même s'il est protestant (ndlr : Kerry est catholique).

 

Philippe : De quelle manière les deux candidats prennent-ils en compte l'hispanisation et l'"asiatisation" croissantes des Etats-Unis ?

André Kaspi : Ils sont très sensibles à la force électorale des minorités. Ils savent qu'il s'agit d'un réservoir de voix à ne pas négliger. Et comme le scrutin sera serré, chaque voix compte. Il faut donc présenter des thèmes qui satisfassent les minorités. C'est ce qui explique que la campagne se déroule en proximité, auprès de la foule. Elle est devenue épuisante pour toucher des cibles hétérogènes.

 

"Kerry n'est pas favorable à un départ immédiat de l'Irak"

 

Sandrine : Quel impact la politique intérieure aura-t-elle sur le choix des Américains face à la politique étrangère ?

André Kaspi : En règle générale, les Américains votent sur des questions intérieures. Cette année, la place de l'Irak est très grande mais c'est surtout la sécurité et le terrorisme qui sont au centre de la campagne. Les Américains sont obsédés par la crainte d'être attaqués à nouveau.

 

Auditeur01 : Quel serait à votre avis le changement réel dans la politique étrangère américaine si Kerry était élu ?


La civilisation américaine
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André Kaspi : Le changement ne serait pas très profond, ce serait surtout un changement dans les attitudes. Kerry est plus disposé que Bush à écouter les alliés des Etats-Unis. Mais tout comme Bush, il pense que la défense est prioritaire et ne doit pas dépendre de l'accord des autres. Ce serait donc une politique un peu plus ouverte à l'extérieur. Mais ne croyons surtout pas que cela changerait du tout au tout. 85 % des Français voteraient pour Kerry en pensant qu'il réglerait tout. C'est faux.

 

Jason du Mans : Pensez-vous Kerry capable -et en a-t-il la volonté-, s'il est élu, de "sortir" pacifiquement les Etats-Unis de l'imbroglio irakien ?

André Kaspi : Il souhaite que les Américains quittent l'Irak. Bush aussi. La question est de savoir quand et comment. Kerry a rappelé qu'il fallait accentuer la guerre contre les terroristes et non contre l'Irak. Pour lui, un départ ne peut pas se faire avant 18 mois, il n'est pas favorable à une sortie immédiate de l'Irak.

 

"Une fraude électorale est toujours possible"

 

Lincoln : Une légère hausse de la participation, généralement faible, pourrait-elle bouleverser le résultat ?

André Kaspi : Plusieurs facteurs peuvent expliquer le fort taux d'abstention. Le choix du jour –le mardi- ne me paraît pas un bon argument car les bureaux de vote sont installés partout. En revanche, on note que les abstentionnistes sont plus nombreux parmi les classes défavorisées qui ne voient pas en quoi leur vote changera leurs conditions d'existence. Enfin, la multiplicité des bulletins et des gens à élire en décourage certains.

 

Cette année, il semble que beaucoup d'Américains qui ne votaient pas habituellement se soient inscrits sous la pression de chacun des candidats. C'est surtout vrai pour les jeunes électeurs. Reste à savoir s'ils iront voter et pour qui. Mais on s'attend effectivement à une participation plus élevée. Si elle dépasse 55 %, on pourra dire que ces nouveaux votants auront joué un rôle essentiel dans le résultat, quel qu'il soit.

 

Caroline : Pensez- vous qu'une fraude électorale soit possible le 2 novembre?

André Kaspi : On ne peut pas remplacer le "bulletin" américain par le bulletin français car les Américains votent pour de multiples élections le même jour. A la manière française, il leur faudrait 45 minutes pour voter. En fait, quelle que soit la démocratie, le danger de la fraude existe. Pour l'éviter, il y a des organes de contrôle. En France, c'est le Conseil Constitutionnel. Aux Etats-Unis, ce sont des commissions qui sont prêtes à intervenir en cas de dysfonctionnements.

 

Zouzoulatortue : Qui gouverne vraiment les USA ? Quelle est l'étendue du pouvoir actuel de George Bush ?

André Kaspi : Au sein du monde politique, le président dispose d'un pouvoir étendu mais il doit faire face au Congrès, indépendant. La Cour suprême a également beaucoup de force. En fait, le président a moins de pouvoir aux Etats-Unis qu'en France. Mais il ne faut pas sous-estimer le rôle de Bush, ni le sur-estimer d'ailleurs.

Par Fabrice Aubert le 22 octobre 2004 à 16:14
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