Barack Obama, le 3 janvier 2008 © TF1/LCI
François Durpaire est chercheur au Centre de recherches d'histoire nord-américaine à l'Université de Paris I. Il est notamment spécialiste des questions des minorités raciales. Il est co-auteur de L'Amérique de Barack Obama (Editions Demopolis).
LCI.fr : Le vote noir est-il indispensable pour gagner la primaire démocrate en Caroline du Sud, qui a lieu ce samedi ? (cliquez ici pour lire notre article)
François Durpaire :
Oui et non. Oui car la communauté noire représente environ 50% de l'électorat démocrate. Non car un candidat qui ferait le plein des voix chez les Blancs pourrait théoriquement l'emporter, à condition que celles des Noirs se divisent entre plusieurs candidats. Mais il est vrai que globalement, on ne peut pas se passer du vote noir pour gagner dans cet Etat.
LCI.fr : Comment se présente cette primaire ?
F.D. : La donne y est bouleversée par le profil des candidats. Obama est noir, Hillary Clinton bénéficie de la forte popularité de Bill dans la communauté noire et John Edwards, qu'il ne faut pas oublier, est l'enfant du pays. On a donc une sorte de triangulaire avec deux Blancs et un Noir, ce qui racialise de fait le scrutin.
D'ailleurs, la primaire ne se jouera pas uniquement sur le score d'Obama chez les Noirs ou de Clinton chez les Blancs. Ils devraient en effet chacun l'emporter dans leur communauté "raciale" respective. La clef se situe sur la capacité d'Obama à réaliser un meilleur score chez les Blancs que Clinton chez les Noirs. D'après les sondages, il obtiendrait ainsi 20% d'intentions de vote chez les Blancs, ce qui était encore inimaginable il y a vingt ans. Il y devance même Edwards. Pour résumer, Obama, en 2e position, chez les Blancs, fera-t-il mieux que Clinton, en 2e position, chez les Noirs ?
| "La dynamique est positive pour Obama chez les Noirs de Caroline du Sud" |
| François Durpaire |
LCI.fr : Les Noirs sont-ils tiraillés entre Obama et Hillary Clinton, puisque que Bill Clinton est très populaire dans la communauté ?
F.D. : C'est vrai que la phrase "Bill Clinton is the first black president" ("Bill Clinton est le premier président noir") tourne en boucle dans tous les médias. Les Clinton ont surtout des réseaux très forts parmi la communauté noire. Or celle-ci est très structurée autour de ses leaders, dont l'influence est primordiale.
Néanmoins, il semble que la dynamique nationale soit désormais favorable à Obama. Le mois dernier, il obtenait 39% d'intentions de vote chez les Noirs contre 52% à Clinton. Aujourd'hui, à la veille du scrutin, Obama est à 60% et Clinton à 32%.
LCI.fr : Comment expliquer cette inversion de tendance ?
F.D. : Tout d'abord, le mois dernier, Clinton était la candidate la plus crédible. Les Noirs ne voulaient pas gâcher leur vote en choisissant Obama. L'important, pour eux, était de ne pas prendre le risque d'une victoire d'un républicain en novembre. Mais grâce à sa victoire en Iowa, un Etat blanc, la candidature d'Obama est devenue crédible à son tour. Elle lui a permis d'asseoir sa stature de présidentiable.
Ensuite, c'est le résultat de la stratégie de campagne d'Obama. Dans la première phrase de son discours de victoire en Iowa, il s'est adressé à la communauté noire en lançant "They said this day would never come" ("Ils disaient que ce jour ne viendrait jamais"). Il faisait ainsi écho à Martin Luther King (cliquez ici pour voir un extrait du discours).
Enfin, plus globalement, dans leur inconscient collectif, les Noirs continuaient de penser que l'Amérique n'était pas prête à élire un président noir, au contraire des Blancs. La victoire d'Obama dans l'Iowa et son bon score au Nevada a été un détonateur. L'idée est désormais ancrée dans la communauté. "Ils attendaient un signe", souligne d'ailleurs le camp Obama. Et ce signe est venu des Blancs de l'Iowa !
LCI.fr : Même s'il ne base pas sa campagne sur le vote communautaire, Obama tente donc néanmoins de récupérer le vote noir en jouant sur ses origines. Ne fait-il pas là un grand écart ?
F.D. : C'est en effet son grand dilemme : comment être noir et gagner le vote noir dans le Sud tout en conservant sa stratégie globale de dépassement du clivage communautaire. Pour y remédier, il a mis en place des méthodes périphériques.
| "Obama est face à un dilemme pour le vote noir" |
| François Durpaire |
Il a tout d'abord beaucoup utilisé sa femme Michelle, un peu à la manière de Hillary Clinton avec Bill. Obama, qui n'est pas Afro-Américain, n'est pas nécessairement le "frère idéal" pour les Noirs du Sud. Or Michelle, Afro-Américaine, est justement la "sœur idéale". Elle a sillonné la Caroline du Sud alors qu'il faisait campagne dans le Nevada.
Ensuite, son discours lors de la commémoration de la Marche de Selma*, en mars dernier, est une indication. "Ne me dîtes pas que je ne suis pas chez moi à Selma, Alabama", avait-il lancé, avant de raconter son parcours personnel. A l'époque, certains leaders afro-américains lui déniaient le droit de s'inscrire dans l'héritage des droits civiques. En expliquant que sans Martin Luther King ou John Lewis, l'initiateur de la Marche de Selma, son propre parcours n'aurait pas été possible, il répondait à ses détracteurs : s'il n'appartenait pas à l'histoire des droits civiques, les droits civiques en tout cas appartenaient à son histoire.
LCI.fr : La déclaration de Hillary Clinton sur Martin Luther King* peut-elle jouer contre elle ? (cliquez ici pour voir notre vidéo)
F.D. : C'était une déclaration très maladroite. Mais elle ne devrait pas trop porter à conséquence grâce à la popularité de Bill chez les Noirs. Elle a en fait voulu jouer la surenchère. Obama assume en effet son idéalisme, comme c'était le cas de Martin Luther King. En soulignant de Lyndon Johnson avait permis à l'idéalisme de Martin Luther King de se transformer en réalité, elle voulait signifier qu'en étant présidente, elle pourrait à son tour transformer en réalité celui d'Obama.
Ces propos ont en fait été très mal perçus parmi les supporters de Clinton plutôt que par ceux d'Obama. Celui-ci a tenté de calmer le jeu pour ne pas trop racialiser la bataille car il devra gagner dans les Etats blancs pour être investi. Ne craignant pas le paradoxe, un éditorialiste du Washington Post a affirmé que Obama portait "l'espoir des Blancs" ("He is the great white hope"). En effet, son discours est en mesure déculpabiliser les Blancs en ne faisant jamais référence à l'esclavage et à la ségrégation. En ce sens, le choix des Blancs en faveur du Noir Obama montre que le vote peut continuer à être "racial" même s'il n'est plus "raciste".
* Marche de protestation fermement réprimée par la police en Alabama en 1965. Le mouvement aboutit au Voting Right Act, accordant le droit de vote aux Noirs.
* La candidate démocrate avait déclaré que les idées de Martin Luther King n'auraient jamais pu être mises en place sans un président blanc, en l'occurrence Lyndon Johnson.
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