"Obama n'a pas intérêt à racialiser la campagne"

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 25 janvier 2008 à 05h45 , mis à jour le 25 janvier 2008 à 15h48

Interview - François Durpaire, professeur à Paris I, décrypte pour LCI.fr les enjeux de la primaire de Caroline du Sud, où le vote des Noirs est crucial.

barack obama iowaBarack Obama, le 3 janvier 2008 © TF1/LCI

Primaires US 2008François Durpaire est chercheur au Centre de recherches d'histoire nord-américaine à l'Université de Paris I. Il est notamment spécialiste des questions des minorités raciales. Il est co-auteur de L'Amérique de Barack Obama (Editions Demopolis).
 
 
LCI.fr : Le vote noir est-il indispensable pour gagner la primaire démocrate en Caroline du Sud, qui a lieu ce samedi ? (cliquez ici pour lire notre article)
François Durpaire :françois durpaire Oui et non. Oui car la communauté noire représente environ 50% de l'électorat démocrate. Non car un candidat qui ferait le plein des voix chez les Blancs pourrait théoriquement l'emporter, à condition que celles des Noirs se divisent entre plusieurs candidats. Mais il est vrai que globalement, on ne peut pas se passer du vote noir pour gagner dans cet Etat.

 
LCI.fr : Comment se présente cette primaire ?
F.D. : La donne y est bouleversée par le profil des candidats. Obama est noir, Hillary Clinton bénéficie de la forte popularité de Bill dans la communauté noire et John Edwards, qu'il ne faut pas oublier, est l'enfant du pays. On a donc une sorte de triangulaire avec deux Blancs et un Noir, ce qui racialise de fait le scrutin.
 
D'ailleurs, la primaire ne se jouera pas uniquement sur le score d'Obama chez les Noirs ou de Clinton chez les Blancs. Ils devraient en effet chacun l'emporter dans leur communauté "raciale" respective. La clef se situe sur la capacité d'Obama à  réaliser un meilleur score chez les Blancs que Clinton chez les Noirs. D'après les sondages, il obtiendrait ainsi 20% d'intentions de vote chez les Blancs, ce qui était encore inimaginable il y a vingt ans. Il y devance même Edwards. Pour résumer, Obama, en 2e position, chez les Blancs, fera-t-il mieux que Clinton, en 2e position, chez les Noirs ? 

"La dynamique
est positive
pour Obama
chez les Noirs
de Caroline du Sud"
François Durpaire


LCI.fr : Les Noirs sont-ils tiraillés entre Obama et Hillary Clinton, puisque que Bill Clinton est très populaire dans la communauté ?
F.D. : C'est vrai que la phrase "Bill Clinton is the first black president" ("Bill Clinton est le premier président noir") tourne en boucle dans tous les médias. Les Clinton ont surtout des réseaux très forts parmi la communauté noire. Or celle-ci est très structurée autour de ses leaders, dont l'influence est primordiale.
 
Néanmoins, il semble que la dynamique nationale soit désormais favorable à Obama. Le mois dernier, il obtenait 39% d'intentions de vote chez les Noirs contre 52% à Clinton. Aujourd'hui, à la veille du scrutin, Obama est à 60% et Clinton à 32%.

 
LCI.fr : Comment expliquer cette inversion de tendance ?
F.D. : Tout d'abord, le mois dernier, Clinton était la candidate la plus crédible. Les Noirs ne voulaient pas gâcher leur vote en choisissant Obama. L'important, pour eux, était de ne pas prendre le risque d'une victoire d'un républicain en novembre. Mais grâce à sa victoire en Iowa, un Etat blanc, la candidature d'Obama est devenue crédible à son tour. Elle lui a permis d'asseoir sa stature de présidentiable.
 
Ensuite, c'est le résultat de la stratégie de campagne d'Obama. Dans la première phrase de son discours de victoire en Iowa, il s'est adressé à la communauté noire en lançant "They said this day would never come" ("Ils disaient que ce jour ne viendrait jamais"). Il faisait ainsi écho à Martin Luther King (cliquez ici pour voir un extrait du discours).
 
Enfin, plus globalement, dans leur inconscient collectif, les Noirs continuaient de penser que l'Amérique n'était pas prête à élire un président noir, au contraire des Blancs. La victoire d'Obama dans l'Iowa et son bon score au Nevada a été un détonateur. L'idée est désormais ancrée dans la communauté. "Ils attendaient un signe", souligne d'ailleurs le camp Obama. Et ce signe est venu des Blancs de l'Iowa !
 
 
LCI.fr : Même s'il ne base pas sa campagne sur le vote communautaire, Obama tente donc néanmoins de récupérer le vote noir en jouant sur ses origines. Ne fait-il pas là un grand écart ?
F.D. : C'est en effet son grand dilemme : comment être noir et gagner le vote noir dans le Sud tout en conservant sa stratégie globale de dépassement du clivage communautaire. Pour y remédier, il a mis en place des méthodes périphériques. 

"Obama est face
à un dilemme
pour le vote noir"
François Durpaire

Il a tout d'abord beaucoup utilisé sa femme Michelle, un peu à la manière de Hillary Clinton avec Bill. Obama, qui n'est pas Afro-Américain, n'est pas nécessairement le "frère idéal" pour les Noirs du Sud. Or Michelle, Afro-Américaine, est justement la "sœur idéale". Elle a sillonné la Caroline du Sud alors qu'il faisait campagne dans le Nevada.
 
Ensuite, son discours lors de la commémoration de la Marche de Selma*, en mars dernier, est une indication. "Ne me dîtes pas que je ne suis pas chez moi à Selma, Alabama", avait-il lancé, avant de raconter son parcours personnel. A l'époque, certains leaders afro-américains lui déniaient le droit de s'inscrire dans l'héritage des droits civiques. En expliquant que sans Martin Luther King ou John Lewis, l'initiateur de la Marche de Selma, son propre parcours n'aurait pas été possible, il répondait à ses détracteurs : s'il n'appartenait pas à l'histoire des droits civiques, les droits civiques en tout cas appartenaient à son histoire. 
 
 
LCI.fr : La déclaration de Hillary Clinton sur Martin Luther King* peut-elle jouer contre elle ? (cliquez ici pour voir notre vidéo)
F.D. : C'était une déclaration très maladroite. Mais elle ne devrait pas trop porter à conséquence grâce à la popularité de Bill chez les Noirs. Elle a en fait voulu jouer la surenchère. Obama assume en effet son idéalisme, comme c'était le cas de Martin Luther King. En soulignant de Lyndon Johnson avait permis à l'idéalisme de Martin Luther King de se transformer en réalité, elle voulait signifier qu'en étant présidente, elle pourrait à son tour transformer en réalité celui d'Obama.
 
Ces propos ont en fait été très mal perçus parmi les supporters de Clinton plutôt que par ceux d'Obama. Celui-ci a tenté de calmer le jeu pour ne pas trop racialiser la bataille car il devra gagner dans les Etats blancs pour être investi.  Ne craignant pas le paradoxe, un éditorialiste du Washington Post a affirmé que Obama portait "l'espoir des Blancs" ("He is the great white hope"). En effet, son discours est en mesure déculpabiliser les Blancs en ne faisant jamais référence à l'esclavage et à la ségrégation. En ce sens, le choix des Blancs en faveur du Noir Obama montre que le vote peut continuer à être "racial" même s'il n'est plus "raciste".  

* Marche de protestation fermement réprimée par la police en Alabama en 1965. Le mouvement aboutit au Voting Right Act, accordant le droit de vote aux Noirs. 
 
* La candidate démocrate avait déclaré que les idées de Martin Luther King n'auraient jamais pu être mises en place sans un président blanc, en l'occurrence Lyndon Johnson.
 
 

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 25 janvier 2008 à 05:45
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13 Commentaires

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  • Ed, le 26/01/2008 à 08h07

    Voici venu un test interessant pour voir si l'Amerique est 'color-blind' comme certain le disent, ou bien si les noirs vont voter noir et les non-noirs vont voter non-noir. Moi le colorblind j'y crois pas trop car generalement chacun prefere son espece. Je vois tout aussi mal un president chinois pour le Mexique ou un president Allemand pour la Chine. Et personellement je ne voterais ni pour Obama ni pour Hillary, mon hero est RON PAUL

  • Christian, le 26/01/2008 à 07h48

    Cela va etre dur pour monsieur Obama devse faire elire avec la mentalité des americains . N'oublions pas que son second prénom est Mohamed ce qui lui vaudra ou lui aa valu des attaques Enfin , rien n'est jamais perdu

  • Joe, le 26/01/2008 à 01h22

    Au moins c'est des vrais primaires, pas comme à l'ump hein ? Rappelez vous ....

  • Bea, le 25/01/2008 à 20h35

    Il n'est pas plus noir que blanc! C'est un métis!!!

  • Liliane, le 25/01/2008 à 20h17

    Quel dilemme pour les médias : d'un côté un candidat "femme" et c'est tentant (çà rappelle une candidate française totalement incompétente mais fabriquée de toutes pièces, parce que c'était une femme) mais de l'autre encore mieux : un candidat de gauche et en prime issu de la communauté black ! au point d'en oublier les républicains. Un conseil laissez donc les Américains voter ! c'est leur pays, c'est leur élection ! pas la notre.

  • Aissa, le 25/01/2008 à 19h56

    "Ne pas racialiser la campagne" ???!!! Mais il n'y a vraiment qu'en France qu'on entend de telles phrases. Quand j'entends sa je ne regrette vraiment pas d'etre partie... pitoyable

  • Jean Jacques Bohl, le 25/01/2008 à 16h10

    Le fin de l'histoire est que les primaires chez les cdémocrates attribuent leurs délégués à la proportionelle. Les écarts séparant Hillary et Obama étant minces, ils empochent ès le mëme nombre de délégués. I l y a de fortes chances qu'au moment de la convention aucun candidat n'aie le nombre requis pour une majorit. Les arbitres seront les 800 super délégués issus de la hiérarchie du parti (députés, sénateurs, gouverneurs etc.) Pour l'instant la pluspart sont étrangement silencieux sur leur choix...J'habite aux US depuis 12980, c'est la première fois que je vois une élection où tout peut arriver.

  • Yoni, le 25/01/2008 à 14h16

    Faut qu'il gagne David Palmer !!!

  • Cedric, le 25/01/2008 à 13h44

    Après John Kerry en 2004, voici le nouveau candidat investit par la presse française: OBAMA (ben oui c'est cool il est démocrate et en plus il est noir). A lire vos articles on dirait vraiment que l'élection présidentille oppose Obama à Clinton, vous savez qu'il y a un parti républicain? vous savez que ce parti envisage serieusement de présenter un candidat? Bon, je vais vous casser un peu plus le moral, tous les sondages (américains bien sur) donnent le candidat républicain gagnant au niveau national. Donc arretez un peu avec votre Obama, les américains s'en cognent de vos articles pro-démocrates et les français, aux dernières nouvelles, ne votent pas. (bientot vous allez bien nous sortir un sondage effectué auprès des français non?)

  • Yves, le 25/01/2008 à 10h52

    Clinton Hillary fait partie de la vieille politique. Obama ne peut que donner un véritable renouveau à l'Amérique, et la réconciliation entre communautés...quel formidable essor pour les Etats-Unis dans beaucoup de domaines! c'est l'opportunité à ne pas manquer pour les américains et le reste du monde.

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