Alvaro Uribe et Ingrid Betancourt, le 3 juillet 2008 © abacapress.com 
"La réapparition d'Ingrid bouscule le paysage politique"
Le 23 février 2002, lorsqu'en pleine campagne électorale, Ingrid Betancourt se lance sur la route de San Vicente del Caguan pour rejoindre une région en proie au chaos et se fait enlever par les Farc, elle est certes une femme politique, la candidate des Verts colombiens. Mais "elle n'est pas très connue, elle n'est créditée que de 2%", expliquent des Colombiens vivant à Paris. On en parle alors comme on parle de tout enlèvement d'otages, une nouvelle triste mais malheureusement fréquente, sinon pour dire qu'"elle s'est mise dans la gueule du loup". Aujourd'hui, elle est devenue une icône, un emblème. Car entre temps, la France et les médias ont initié une immense mobilisation, entraînant une liesse tout aussi immense mercredi dernier, après 6 ans et 5 mois d'attente et de combat.
Mais en Colombie, rien d'aussi phénoménal. Certes, à l'annonce de la nouvelle, comme en France, "tous les médias ne parlaient que de ça. Tout le monde était heureux. Ingrid Betancourt est aussitôt devenue le chef de file des 15 otages libérés pour raconter leur détention et rappeler que d'autres sont toujours dans la jungle", raconte Pedro Davila, qui travaille pour Caracol, l'une des principales chaînes de télévision colombienne. "On s'est tous réunis devant la télévision en arrivant au travail. C'était merveilleux, un vrai bonheur", enchaîne Maria Angelica Uribe, qui travaille au Lycée français à Bogota.
"Une victime parmi d'autres"
Pour autant, "pas de scène de liesse avec drapeaux blancs dans la rue, pas de manifestation comme sur le parvis de l'Hôtel de Ville de Paris chez vous", dit Pedro Davila. C'est peut-être parce qu'en Colombie, tout le monde a eu affaire de loin ou de près aux Farc : un voisin guérillero, un parent tué...
C'est surtout parce qu'"en France, elle est LA victime, tandis qu'en Colombie, elle est une victime parmi d'autres", explique une Colombienne habitant à Paris, et pour qui "c'est la France, par le biais de l'action de sa famille et des médias, qui a donné cette importance à Ingrid Betancourt". En clair, en Colombie, une bataille a été gagnée mais pas la guerre. Et qui doit la poursuivre, cette guerre ? Uribe ? Betancourt ?
A qui profite la libération ?
"Celui dont on parle aujourd'hui en Colombie et que l'on encense, c'est Alvaro Uribe. La star, c'est lui", explique Pedro Davila. Uribe qui avait été réélu en 2006 essentiellement pour sa politique ferme et sans concession envers l'un des fléaux du pays, les Farc. Uribe qui "déjà, voilà quelques semaines, était félicité après l'attaque de l'armée qui avait permis de tuer le n°2 de la guérilla, Raul Reyes". Et qui vient de voir sa cote de popularité bondir de près de 20 points depuis la miraculeuse libération. A en faire pâlir d'envie Nicolas Sarkozy : il est passé de 73% à 91%. Et 79% des Colombiens se disent prêts à le réélire pour un 3e mandat, selon un sondage publié dimanche par le quotidien El Espectador.
Fort de ce nouveau bilan, le président et ses partisans pourraient bien être tentés de modifier à nouveau la Constitution afin de lui permettre de briguer ce 3e mandat. Lui qui, récemment, subissait une grosse ombre à son tableau : la Cour suprême a jugé que le scrutin de 2006, qu'il avait facilement remporté, avait été entaché de corruption. Du coup, la semaine dernière, il a suggéré que la population décide par référendum de réorganiser ou non cette élection de 2006. Une manière de passer outre les institutions, selon ses opposants... et peut-être de profiter de sa popularité grandissante.
"C'est sûr, elle veut être présidente"
Alors quelle place pour Ingrid Betancourt ? Les Colombiens la placent juste derrière Uribe dans les sondages. Quand celle-ci répond aux médias français que, oui, elle pourrait se porter candidate à la présidence si la Colombie le veut (lire notre article), les Colombiens ne semblent pas en être là. Certes "sa cote de popularité a bondi" elle aussi et "sa réapparition bouscule totalement le paysage politique colombien", selon Natalia Mendoza qui travaille au bureau de Washington de TF1 (écouter son interview). Ce qui n'est pas l'opinion de tous.
"A mon avis, ils ne veulent pas qu'elle ait un rôle politique, ils sont très contents d'Uribe, il a une popularité incroyable, tout le monde parle de lui", estime Pedro Davila. "Elle fait la madone, se pose en martyr", disent même certains Colombiens de Paris qui n'apprécient que peu sa manière d'"exploiter déjà sa libération à des fins politiques". "C'est sûr, elle veut être présidente. Et tout ça vire en sa faveur. Elle prend trop des airs de victimes, elle en rajoute, elle arrive en France comme une star... Elle récupère l'affaire dans son sens !", s'écrient certains Colombiens habitant Paris. Et quand la Franco-Colombienne "à peine sortie de détention appelle déjà à manifester, c'est trop !".
D'ailleurs, mardi, la presse espagnole titrait sur la manière dont Bogota comptait désormais agir vis-à-vis des Farc, plutôt que sur les faits et gestes d'Ingrid Betancourt. Soulignant que la France restait "disposée à participer au processus de paix", au lendemain de la décision des autorités colombiennes de se passer des médiateurs européens. Reste donc à voir quelle place, politique ou humanitaire, Ingrid Betancourt trouvera dans ce processus.
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