Ingrid Betancourt, pasionaria d'une Colombie meilleure

Par Agathe DESCAMPS et Fabrice AUBERT, le 02 juillet 2008 à 21h24 , mis à jour le 02 juillet 2008 à 23h01

Portrait - Dotée d'un caractère hors du commun, Ingrid Betancourt a consacré, malgré les dangers, son énergie à sortir son pays de la corruption généralisée.

TF1/LCI : Ingrid BetancourtIngrid Betancourt © TF1/LCI

"Elle pouvait dire à un président : vous êtes un délinquant et un voleur". Ce commentaire de sa mère Yolanda résume en quelques mots la personnalité d'Ingrid Betancourt : une femme de caractère et de conviction, inflexible sur ses positions, malgré les dangers encourus. Tous ceux qui la connaissent utilisent peu ou prou les mêmes qualificatifs. Même son bourreau des Farc, Raul Reyes. "Madame Ingrid n'est pas toujours très facile à vivre", affirmait cyniquement le numéro 2 de l'organisation, qui était chargé de garder le plus précieux otage de la guérilla.
 
Cette personnalité et cette volonté de faire bouger les choses dans une Colombie gangrénée par les cartels de la drogue et la rébellion marxiste des Farc, Ingrid Betancourt, née en 1961, l'a construite dès son enfance. Un père ministre et diplomate, une mère sénatrice : il y avait de quoi être gagnée par le virus de la politique. Ses camarades du lycée français de Bogota, où se retrouvaient les enfants de bonne famille, se souviennent ainsi d'une adolescente "chef de bande".
 
"Présidente de la République"

 
Après quelques séjours en France dans le sillage de sa famille, elle s'installe à Paris pour faire ses études à Sciences-Po. Ambassadeur de Colombie à l'Unesco, son père l'introduit alors auprès de nombreuses personnalités. Surtout, à peine âgée de 18 ans, la "chef de bande", déterminée et dotée d'une ambition sans faille, voit très loin : "Un jour, je lui ai demandé ce qu'elle comptait faire de sa vie plus tard, elle m'a répondu : 'si je le peux, présidente de la République dans mon pays'. Au début, je pensais que c'était une blague !" expliquait en août 2007 à LCI.fr Fabrice Delloye, son premier mari. Dès leur rencontre, de dix ans l'aîné d'Ingrid, il est frappé par "la maturité et l'esprit extrêmement vif de cette jeune fille".

Après avoir obtenu son diplôme de Science-Po - elle parle un français sans accent -, Ingrid suit son époux à l'étranger - le couple s'est marié en 1981. Mélanie naît en 1986, puis vient Lorenzo en 1989. Mais le bonheur familial ne comble pas cette femme qui souhaite déplacer des montagnes. "Ingrid éprouvait une certaine lassitude à n'être qu'une femme au foyer, il lui fallait plus. Elle aime mener. Il fallait qu'elle se sente utile", se souvient Fabrice Delloye.

"Elle est devenue rapidement dérangeante"

Le déclic vient en 1989. Sa mère Yolanda fait alors campagne avec le chef du parti libéral, pourfendeur de la corruption ambiante. Mais Luis Carlos Galan est assassiné, avec Yolanda à ses côtés. C'est le tournant de la vie d'Ingrid. Elle divorce et décide de rejoindre sa mère et de se battre avec elle pour la Colombie. Avec le recul, Fabrice Delloye concède qu'Ingrid "se sentait investie d'une mission : changer les choses dans son pays".

De retour à Bogota, la carrière politique d'Ingrid Betancourt prend vite forme. Elle entre rapidement au ministère des Finances. Elle y découvre avec effarement l'ampleur de la corruption. Elle en fait son cheval de bataille. Et se crée rapidement de nombreux ennemis. "Je crois trop en ce que je fais pour que même le risque de la mort puisse m'arrêter", dit-elle, malgré les menaces. "Elle a toujours été dérangeante, mais en Colombie, elle l'est devenue très rapidement", souligne Fabrice Delloye. En 1994, elle mène sa première campagne électorale en allant jusque dans les quartiers les plus dangereux de la capitale ou en distribuant des préservatifs avec comme slogan : "Ingrid, le combat contre le sida de la corruption". Le succès est au rendez-vous : elle est élue députée avec un score qui étonne tous les observateurs.

"Très bonne mère"

Outre sa vie publique, elle doit aussi gérer en parallèle ses enfants. Dans un premier temps, Mélanie et Lorenzo la suivent à Bogota après le divorce. Pendant deux ans, ils font l'aller-retour entre la France et la Colombie, jusqu'au moment où Fabrice Delloye décide de les rejoindre. "Ingrid voulait mener les choses, et elle a réussi ! Avant notre séparation, je ne voulais et ne pouvais pas la suivre. Et finalement, c'est ce que j'ai fait pour être près de mes enfants !" Fabrice Delloye reste cinq ans en Colombie. Pendant ce temps, les enfants doivent à deux reprises se réfugier en France chez leurs grands-parents paternels car ils sont en danger en raison des activités de leur mère.

En 1996, la décision est prise : par mesure de sécurité, ils partent vivre avec leur père en Nouvelle-Zélande. "C'était une très bonne mère, attentive, exigeante, ouverte au dialogue, mais elle culpabilisait d'avoir choisi une carrière politique qui l'avait éloignée de ses enfants", se souvient Fabrice Delloye. Pour combler le manque, la famille innove : "On était dans les premiers à utiliser des webcams. Ingrid adorait voir les enfants sur l'écran. Et elle faisait attention à tout : une fois, ils étaient en Nouvelle-Zélande chez des amis, et elle s'est aperçue que Lorenzo avait une allergie. Elle était à des milliers de kilomètres, mais elle a remué ciel et terre pour qu'il soit soigné immédiatement".

Elue deux fois

Coincée entre la politique et son rôle de mère, Ingrid refait également sa vie sentimentale. Passionnée d'équitation, elle se rend régulièrement dans un club. En 1994, elle y rencontre Juan Carlos Lecompte, qui deviendra son futur mari. Interrogé par LCI.fr en août 2007, ses propos rejoignaient ceux de Fabrice Delloye : "Ingrid, c'est une personne sincère, elle ne tourne jamais autour du pot et elle sait ce qu'elle veut".

Publicitaire à Bogota, Juan Carlos Lecompte est surpris par "la manière dont Ingrid parle aux gens, peu importe leur milieu, elle tient toujours le même discours".  Mais le combat politique est alors bel et bien devenu la priorité d'Ingrid. "Sa vie, c'était 50/50. 50 % pour la Colombie, 50% pour la famille", indique Juan Carlos Lecompte. Mais quand il repense à sa vie de couple, il reconnaît qu'"Ingrid n'avait pas une minute. Elle était constamment occupée".

Pendant son mandat de député, Ingrid Betancourt multiplie les enquêtes et remonte jusqu'au président lui-même. Alors que le procès ne donne rien, elle entame une grève de la faim dans les couloirs du Parlement. Evidemment, cela ne change rien à l'affaire, mais le message est passé dans la population. En 1998, elle crée son propre parti, Oxygène Vert, et remporte une nouvelle victoire électorale, au Sénat cette fois, avec en prime le meilleur score du pays. Mais elle ne tarde pas à qualifier l'institution de "nid à rats".  Malgré les menaces à son encontre -elle a échappé à au moins deux attentats -, son objectif est désormais clair : la présidentielle de 2002, comme pour faire écho aux propos lancés à Fabrice Delloye vingt ans auparavant à Sciences-Po.

23 février 2002 : de l'inconscience ?

Début 2002, malgré ses bons scores lors de ses élections comme députée puis sénatrice, les sondages lui prédisent pourtant des intentions de vote assez faibles. Beaucoup de Colombiens lui reprochent notamment d'avoir publié son autobiographie La rage au cœur en français avant la version espagnole. Elle est surtout brocardée pour son ambition, qualifiée de démesurée.  "Elle n'est entrée dans l'écologie que par opportunisme", affirment ses détracteurs, en rappelant par exemple qu'elle s'est opposée au droit à l'avortement.

Arrive le 23 février. Malgré les avertissements des autorités, elle  décide de se rendre  à San Vicente del Caguán, une zone contrôlée par la rébellion, en parallèle à un déplacement du président Pastrana. Celui-ci devait y lancer une opération militaire après l'échec des pourparlers avec les Farc. Quelques jours auparavant, elle avait rencontré, accompagnée de caméras de télévisions, les chefs de la guérilla pour leur reprocher de financer leur lutte par le trafic de cocaïne, les enlèvements et l'extorsion de fonds.

Face au danger, l'audacieuse Ingrid Betancourt a-t-elle fait preuve d'inconscience en voulant tenter un coup médiatique ? C'est LA question, qui, pendant les six ans de sa détention, fera polémique. Les deux hommes de sa vie refusent cette version. "Les médias l'attendaient, elle avait tellement combattu, pour une autre politique plus honnête avec des promesses qui se traduisaient en actes, qu'elle ne pouvait pas rester là sans y aller", note Juan Carlos Lecompte. Fabrice Delloye renchérit : "Certes, de multiples barrages ont tenté de l'arrêter. Mais si l'armée ne voulait pas qu'elle y aille, les militaires n'auraient pas dû lui fournir la voiture". Quoi qu'il en soit, les Farc profitent de l'occasion et enlèvent la candidate. Trois mois plus tard, elle obtiendra malgré tout 0,5% des voix à la présidentielle.

Tentatives d'évasion

Dans la jungle amazonienne, Ingrid Betancourt n'est alors qu'un otage parmi les autres - on estime le chiffre global à environ 800 détenus. Mais la mobilisation politique et médiatique mise en place en France et Europe grâce aux relais de sa famille vont la transformer en symbole et attirer l'attention internationale sur le conflit qui oppose le gouvernement colombien aux rebelles depuis plus de 30 ans. Paradoxalement, en Colombie même, sa détention émeut beaucoup moins, conséquence de ses prises de position tranchées et de sa personnalité sans concession.

Pendant six ans, les informations qui filtreront sur sa détention confirmeront, que, même dans des conditions dramatiques, Ingrid Betancourt a conservé cette forte personnalité. Outre les déclarations de Raul Reyes, d'autres otages, libérés entre-temps, ont par exemple expliqué qu'elle leur avait été d'un soutien moral sans faille et qu'elle avait multiplié les tentatives d'évasion. En mars 2008, elle aurait même entamé une grève de la faim pour protester contre sa détention. La rage au cœur était le titre de son autobiographie écrite en 2001. Il sonnait aussi comme une prémonition. Le 2 juillet 2008, jour de sa libération à 46 ans, le livre aurait pu être renommé La joie au coeur.

Par Agathe DESCAMPS et Fabrice AUBERT le 02 juillet 2008 à 21:24
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50 Commentaires

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  • Luci, le 06/06/2009 à 18h03

    Pourkoi autant de gens s acharne contre ingrid betancourt ,je ne comprenp pas qu a t el fait?

  • Carine, le 03/07/2008 à 07h15

    Les larmes me sont montées aux yeux et ne me quittent pas dès que j entends parler de sa libération........... très très belle journée.............. bravo aux hommes qui ont réussi a libérer ingrid! femme exceptionnelle

  • Agnes, le 03/07/2008 à 01h53

    Francaise vivant a bogota j ai vecu avec beaucoup d emotions la liberation d Ingrid. Meme si ses enfants et la mere d Ingrid n ont pas su remercier le president Uribe et l armee Colombienne ... Ingrid a su le faire et dignement ! La douleur de cette famille durant ses 6 ans leur ont peut etre empeche de comprendre les idees inflexiibles du president Uribe face a la FARC ...Ingrid a remercie le president avec beaucoup d intelligence et pour terminier a demande a sa mere de remiercier egalement le president .... chose faite ... merci ... comme quoi entre gens de caractere on peut se comprendre....

  • Eliot, le 03/07/2008 à 01h16

    Un grand bonheur, je n'arrive pas encore à y croire. Il y a des jours magiques, ce 2 juillet 2008 en est un. Une pensée bien sur pour Melanie et Lorenzo qui ont été formidables tout au long de la captivité d'Ingrid...

  • Christophe, le 03/07/2008 à 00h54

    C'est un moment historique, émouvant et inoubliable. Mais gardons à l'esprit, non pas l'image d'Ingrid otage des FARC mais celle d'une femme qui a donné sa vie, son énergie à rendre la Colombie meilleure. Cette femme a oeuvré pour les libertés, la démocratie et les Droits de l'Homme. C'est cette image là que nous devons conserver dans nos mémoires.

  • Fatima, le 03/07/2008 à 00h40

    Trop heureuse qu'elle soit enfin libre.Je pense très fort aux membres de sz famille aussi et je leur dis bravo parce qu'ils ont été courageux.

  • Nanny, le 03/07/2008 à 00h25

    Il y a 2 ans, je me trouvais en vacances à Paris et assise sur un banc, en face de la mairie du XVIII è , j'ai contemplé longuement l'affiche portant la photo d'Ingrid et je me suis sentie envahie par un sentiment de rage et d'impuissance me remémorant sa détresse et celle de sa famille. Aujourd'hui, à Casablanca, il est plus de 23 H et la nouvelle de sa libération était au infos, je me dis qu'il y a bien une justice divine au dessus de toute la bêtise humaine. Je lui souhaîte un promt rétablissement. Puisse-t-elle être heureuse à jamais au sein de sa famille !

  • Lucrece, le 03/07/2008 à 00h19

    Un grand bonheur et un soulagement devant la fin d'un martyr; un certain écoeurement devant l'absence de remeriement au Pdt Uribe et aux militaires colombiens de la part des membres de la famille Bettancourt à l'Elysée

  • mathieu, le 03/07/2008 à 00h19

    Je suis heureux pour les enfant d ingrid

  • Marie, le 03/07/2008 à 00h18

    Il y a deux ans j'ai eu la douleur de perdre ma fille agée de 39 ans et de voir le chagrin immence de ses 3 beaux garçons. Aujourd'hui Les enfants d'Ingrid pourront se blottir dans les bras de leur mère c'est un bonheur incomensurable. Brava à tous les pays qui ont contribué à sa libération et Monsieur SARKOSY en bon père de famille a réussi à obtenir sa libération après un an seulement de son élection Présidentielle. MERCI d'avoir associer la FRANCE à cette libération, nous sommes fiers de vous..

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