"Obama est obligé de se normaliser en politique étrangère"

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 28 juillet 2008 à 16h41 , mis à jour le 28 juillet 2008 à 17h48

Interview - Hubert Védrine, l'ex-ministre des Affaires étrangères, fait le bilan pour LCI.fr de la tournée internationale du candidat démocrate.

obama discours berlinBarack Obama, à Berlin, le 24 juillet 2008 © TF1/LCI

TF1-LCI, Hubert VédrineHubert Védrine est l'ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement Jospin (1997-2002). Il dirige aujourd'hui la société de conseil géostratégique Hubert Védrine Conseil, qu'il a fondée en 2003.
  

LCI.fr : Barack Obama a mené cette tournée internationale pour asseoir sa stature diplomatique face à John McCain. Estimez-vous qu'il a globalement atteint son but ?
Hubert Védrine : Il a remporté des succès d'opinions importants, notamment en Europe de l'Ouest. Mais il ne faut pas prendre cette tournée comme un tout. L'impact de ses différentes étapes n'est pas le même. Le fait qu'il soit acclamé en Europe doit réjouir une partie de l'électorat démocrate de la côte Est mal à l'aise avec Bush. Mais cela compte-t-il pour le vote américain ? Il faudrait savoir ce que l'opinion américaine dans son ensemble a surtout retiré de ce qu'il a dit en Afghanistan et en Irak. Est-ce bien perçu ? Cela fait-il bouger en profondeur l'électorat ? C'est bien plus important que le succès populaire en Europe.
 
 
LCI.fr : A Berlin, Barack Obama s'est présenté comme un "citoyen du monde" et non comme un "candidat". Mais en s'adressant aux Européens, ne s'est-il pas malgré tout adressé à ses électeurs en premier lieu ?
H.V. : Tout à fait. D'ailleurs, l'ensemble de la tournée était uniquement destiné à ses électeurs actuels et à ceux qui ne le sont pas encore. Elle était conçue pour l'opinion américaine, et accessoirement pour les Berlinois ou les Irakiens. Mais c'est là un schéma très classique, loin d'être spécifique à Obama.

"Obama se déplace vers un centre plutôt sécuritaire"


LCI.fr : A plusieurs reprises, il a durci ses positions, notamment sur l'Iran. Malgré son image d'homme de paix et de dialogue, n'est-il pas rattrapé par la "real-politik" ?
H.V. : Tout le monde est rattrapé par la réalité un jour ou l'autre. Mais en général, c'est le cas quand on est élu, pas lorsqu'on est encore candidat. En ce moment, Barack Obama se rapproche en fait plus du centre qu'il ne se durcit. Mais le centre de l'Amérique est plutôt sur une position sécuritaire. Donc tout ce qu'il a pu dire d'original lors des primaires, qui donnait l'impression qu'il n'était pas prisonnier des schémas de l'administration Bush en politique étrangère, s'est estompé. Il est revenu à un langage, qui, s'il n'est pas exactement celui de Bush, est très proche de celui de l'Amérique globale et dominante des dernières années (sécurité, manichéisme, volonté d'imposer ses solutions au forceps sans montrer de faiblesse...).
 
L'originalité d'Obama résidait dans l'impression qu'il voulait compléter ce volet sécuritaire et militaire par plus d'initiatives politiques et donc sortir de l'immobilisme américain. Là, sans forcément reculer, ce volet politique se voit moins. Pour être élu, Obama est en fait obligé de se normaliser et d'être plus prudent. Mais cela ne nous indique pas ce qu'il ferait après. Je pense qu'il essaierait de mener une politique étrangère originale.
 
 
LCI.fr : Un autre exemple de ce recentrage : alors qu'il était brocardé comme "pro-palestinien" par les républicains, il s'est glissé en Israël dans la droite ligne de la politique américaine. De quelle marge de manœuvre disposerait-il pour amener le processus de paix au succès ?
H.V. : Cette accusation de "pro-palestinien" par les républicains est risible et absurde. Pour eux, être pro-palestinien, c'est tout simplement ne pas être totalement aligné sur la droite israélienne.
 
Sur ce sujet, Obama avait montré dans le passé un certain équilibre, ou du moins un peu plus d'équilibre que les politiciens américains habituels. Il faisait également preuve de moins ignorance sur  la dimension arabe et palestinienne du problème. En se rapprochant de l'élection, il gomme toute originalité. Cela implique-t-il qu'il ne ferait rien s'il était élu ? Il a répété lors de son voyage que la question israélo-palestinienne était une priorité. Rappelons-nous que lors de son élection, Bush avait déclaré que c'était un "non-problème". Il me semble qu'un président des Etats-Unis nouvellement élu, qui veut vraiment aider à régler la question, peut faire beaucoup de choses s'il est relayé par un Premier ministre israélien qui a l'intention de bouger et de solutionner enfin le problème, puisque désormais, la majorité des Israéliens accepte l'idée d'un Etat palestinien.


"Président, Obama pourrait ratifier un Kyoto II"


LCI.fr : Un thème est revenu en force à chacune de ses étapes : l'envoi de renforts en Afghanistan. A-t-il trouvé là le sujet qui lui donnera la poigne du "commandant en chef", prêt à mener une guerre, et qui lui permettra de gommer l'image d'idéaliste que lui accole McCain ?
H.V. : C'était sans doute fait pour ça. Il ne peut pas simplement dire "il faut entamer le retrait d'Irak". Il est obligé de montrer une détermination sur un autre terrain. Et l'Afghanistan est le terrain le plus évident puisqu'il rejoint la capacité de leadership du président, la lutte contre le terrorisme... Reste à savoir quelle sera la réaction des Américains : sont il convaincus de l'intérêt de la nécessité d'une vraie guerre durable en Afghanistan avec plus de moyens ? Mais son double positionnement sur l'Irak et l'Afghanistan est assez intelligent.
 
 
LCI.fr : A Berlin, il a posé la lutte contre le réchauffement climatique sur la même ligne que la lutte contre le terrorisme pour relancer les relations Europe-USA. Pourrait-il ratifier le protocole de Kyoto ?
H.V. : Ratifier, je ne sais pas, mais entrer dans le protocole suivant, oui. L'opinion américaine -et même Bush- évolue sur le sujet. Elle est mûre désormais pour que l'Amérique s'engage dans un Kyoto II. Les Etats-Unis poseront simplement comme condition que les pays émergents y soient aussi. Et si Washington ne reste plus à l'écart, ces derniers ne le pourront pas non plus.

"Obama ou McCain, le futur président sera servi par le contraste avec Bush"


 
LCI.fr : Plus globalement, s'il était élu, en quoi la politique étrangère d'Obama serait-elle réellement différente de celle de Bush, ou de McCain, sur le fond ?
H.V. : L'élément majeur, c'est la fin de l'administration Bush. N'importe quel autre président conduira une politique différente. L'administration Bush a mené une politique très extrême et très idéologique, notamment au Proche-Orient et au Moyen-Orient. Elle s'est ainsi privée de beaucoup d'initiatives politiques possibles. Il y aura donc un changement, même avec McCain, a fortiori avec Obama.
 
Sauf qu'avec Obama, il y a deux phénomènes contraires : tout d'abord, beaucoup de promesses et de nouveautés lors de la pré-campagne, puis une campagne plus centriste et plus classique. Ensuite, il y a une attente considérable dans le reste du monde, et notamment en Europe. Et cette attente serait plus importante avec Obama qu'avec McCain. Une partie des gens le prendrait pour un "président du monde", ce qu'il ne sera pas puisqu'il sera avant tout le président des Etats-Unis, qui défend donc en priorité les intérêts de son pays. Il y a là un rendez-vous à imaginer à l'automne 2009 pour un bilan.
 
 
LCI.fr : Autant que le fond, le style et la forme de la politique étrangère sont primordiaux. N'est-ce pas là qu'il a finalement la plus grande marge de manœuvre pour changer l'image des Etats-Unis dans le monde et faire de nouveau aimer l'Amérique ?
H.V. : Même si le style et la forme sont en effet importants, c'est néanmoins le fond qui reste primordial car une émotion chasse l'autre, surtout dans un monde médiatique où les images se brouillent. Donc ce qui est fondamental en politique étrangère, c'est la continuité, la logique de ce qui est fait.
 
En matière d'image, n'importe quel successeur de Bush, pas simplement Obama, mais même McCain, est servi par le contraste : il bénéficiera d'un a-priori sympathique de presque tout le monde entier. Avec le départ de Bush, l'image de l'Amérique va quant à elle remonter dans tous les sondages d'une quinzaine de points. L'administration Bush a tellement été brutale et maladroite avec ses alliés que n'importe quel président qui sera normal et aimable aura un succès formidable au début.

"Les Européens projettent leurs espérances sur Obama,
sans le connaître vraiment"


LCI.fr : Pourrait-il incarner la théorie du "soft power" développée par le géopoliticien Joseph Nye ?
H.V. : Non, car le "soft power" n'est efficace que s'il s'appuie sur le "hard power". Jo Nye a lui fait même remarquer que le soft power, c'est la projection du "hard power". Cela consiste à atteindre ses objectifs sans employer la contrainte. Et vous êtes d'autant plus impressionnant et influent quand tout le monde sait que vous avez un pouvoir énorme -militaire, monétaire
 
Avec Obama, on reviendrait à une méthode proche de Clinton : une Amérique qui fixe les orientations, qui estime que c'est elle qui a la responsabilité, mais qui consulte et parle tout le temps à ses alliés. Ou du moins qui fait semblant.
 
 
LCI.fr : Comment expliquer que ce soit en Europe qu'il reçoive l'accueil le plus chaleureux de la population ?
H.V. : Car c'est en Europe que les gens ont le plus détesté l'administration Bush. Les Européens se font une vision du monde qui est très ingénue : ils détestent les rapports de force, ils croient qu'ils vivent dans une communauté internationale dans laquelle on peut régler les problèmes par le dialogue et la concertation avec l'Onu. Ils ont développé une allergie à Bush et ils sont à la recherche désespérée d'une Amérique idéale.
 
Résultat : ils ne font pas attention à ce que dit Obama quand cela ne va pas dans leur sens, comme par exemple l'élargissement des motifs de la peine de mort ou le fait qu'il ne soit pas contre les armes à feu. Ce sont pourtant des points fétiches pour l'opinion européenne. Mais celle-ci fait une projection de ses espérances et de ses attentes sur Obama, sans que cela soit fondé sur une connaissance précise de l'homme ou de son programme.

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Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 28 juillet 2008 à 16:41
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4 Commentaires

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  • Ada, le 03/08/2008 à 14h14

    Merci M VEDRINE pour totre analyse , mais je pense que SEUL OBAMA pourra changer la politique américaine.

  • Jean Bonnot, le 29/07/2008 à 01h43

    Merci à LCI de nous avoir livré cette analyse de Monsieur Védrine. Bien que le sujet présente un côté émotionnel ou passionnel, c'est lucide, clair et plein de bon sens. Un lecteur peu avisé comprend aisément ce qui est bien expliqué par un spécialiste.

  • Bravo mac cain, le 28/07/2008 à 23h05

    Dece fait si il s'aligne sur mac cain autant voter pour mc cain lui a l'experience et est bardé de medaille pour son courage il na plus rien a prouver qd on a autant de merite on merite detre president !

  • Dencelo, le 28/07/2008 à 22h40

    Pour moi, est un impratif du moment qui lui est impose.C'est une exigence de l'heure.

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