Barack Obama lors d'un meeting dans l'Indiana, le 23 octobre 2008 © TF1/LCI
François Durpaire est historien et chercheur associé au Centre de Recherches d'Histoire Nord-Américaine de l'Université Paris 1 Panthéon- Sorbonne. Il a notamment publié L'Amérique de Barack Obama (Editions Demopolis) et L'unité réinventée, les présidents américains face à la nation (Editions Ellipse).
En 1982, Tom Bradley, l'ancien maire noir de Los Angeles, briguait le gouvernorat de Californie. Donné vainqueur dans tous les sondages, il s'était finalement incliné face à son adversaire blanc. Les électeurs blancs, de peur d'être taxés de racistes, avaient en fait affirmé vouloir voter pour lui lors des enquêtes. Mais dans l'isoloir, ils s'étaient reportés sur le candidat blanc.
LCI.fr : L'"effet Bradley" est-il un mythe ou une réalité ?
François Durpaire : Cet effet existe bel et bien puisqu'il s'est reproduit plusieurs fois après la défaite de Tom Bradley, notamment en 1989 avec Douglas Wilder (ndlr : candidat pour le poste de gouverneur de Virginie, il fut néanmoins élu, mais avec une marge très faible alors que les sondages prédisaient un raz-de-marée en sa faveur). Mais comme l'a montré Daniel Hopkins, un universitaire américain, il n'y a pas eu d'"effet Bradley" sur un candidat noir depuis 1996. L'" effet Bradley" dont on parle tant cette année pour relativiser l'avance de Barack Obama dans les sondages semble donc surtout provenir d'une volonté des médias américains de renforcer le suspense jusqu'à l'élection.
LCI.fr : Peut-on comparer la situation sociopolitique qui prévalait en 1982 en Californie à celle de 2008 pour l'ensemble du pays ?
F.D. : Non. Tout d'abord, il s'agit de deux générations totalement différentes. A l'époque de Tom Bradley, la société américaine était divisée en blocs électoraux (Noirs, Blancs, Hispaniques) beaucoup plus compartimentés qu'aujourd'hui. Le vote communautaire existait alors bel et bien, ce qui est moins le cas désormais. Les Noirs ne votent plus seulement pour des candidats noirs, les Latinos pour des candidats latinos.
Ensuite, la personnalité d'Obama est différente de celle de Bradley puisqu'il séduit les Blancs. Lors des primaires, sa candidature a été crédibilisée par les Blancs de l'Iowa (ndlr : le sénateur de l'Illinois avait remporté le scrutin dans cet Etat qui ne compte que 3% de Noirs). D'ailleurs, un récent sondage Gallup/Pew Center montre qu'Obama est le candidat démocrate préféré des Blancs depuis Jimmy Carter. Il obtient 42% d'opinions favorables, soit plus que Bill Clinton, Al Gore ou John Kerry à leur époque.
"Politiquement correct inversé"
LCI.fr : Peut-on alors dire qu'Obama pourrait ne pas subir cet "effet Bradley" ?
F.D. : Il pourrait même bénéficier, au contraire, d'un "effet Bradley inversé" que l'on pourrait appeler "effet Obama". Lors des primaires, on a en effet sous-estimé le vote blanc pour Obama. En Caroline du Sud, l'un des Etats les plus racistes du pays, seulement 10% des Blancs disaient vouloir voter pour Obama dans les sondages. Au final, il a obtenu 28%. Dans cet Etat marqué par la ségrégation, les sondés, dans une sorte de politiquement correct inversé, n'ont pas réussi à avouer qu'ils avaient envie de voter pour un Noir.
LCI.fr : Cet "effet Obama" peut-il se reproduire lors de l'élection générale ?
F.D. : C'est difficile à dire puisque, par définition, lors des primaires, seule une minorité d'électeurs votent. Mais lors d'une élection générale, certains ressorts peuvent être néanmoins identiques. Même si des Américains n'osent pas dire qu'ils vont voter pour lui, ils le feront quand même. Certains Blancs vont aussi voter pour lui pour prouver qu'ils ne sont pas racistes, que l'Amérique a changé, pour pouvoir dire aux Noirs : "avec un Noir à la Maison-Blanche, il n'y a plus de problème racial, donc arrêtez de nous parler de discrimination". Dans ce cas, la couleur de peau peut favoriser un candidat. Geraldine Ferraro (ndlr : candidate à la vice-présidence en 1984 et fervente supportrice d'Hillary Clinton) avait d'ailleurs brisé le tabou en soulignant lors des primaires que si Barack Obama en était arrivé là où il était, c'était grâce à sa couleur.
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