Barack Obama et John McCain © TF1/LCI
François Durpaire est historien et chercheur associé au Centre de Recherches d'Histoire Nord-Américaine de l'Université Paris 1 Panthéon- Sorbonne. Il a notamment publié L'Amérique de Barack Obama (Editions Demopolis) et L'unité réinventée, les présidents américains face à la nation (Editions Ellipse).
LCI.fr : Le thème de la race a été relativement absent de la campagne jusqu'à présent. Pourquoi ?
François Durpaire : Je ne dirais pas qu'il a été absent. Il revient en effet souvent en filigrane et de manière épisodique. Si l'on ne prend en compte que la bataille McCain-Obama, il était déjà apparu en mai-juin lors de la pré-campagne. Revenant sur l'affaire Jeremiah Wright, les républicains avaient alors souligné qu'Obama était coupable par association des sermons de son pasteur. Ils ont ensuite pointé le supposé antipatriotisme de Michelle Obama. Après un moment de calme, cette dernière avait réabordé le sujet lors de son discours à la convention. "J'aime mon pays", avait-elle lancé, pour justement prouver son patriotisme, ce que personne ne demanderait à la femme d'un candidat blanc. C'était aussi une manière de répondre au slogan de McCain "Country first".
En fait, la question donne l'impression d'être absente car en raison du politiquement correct, il est impossible pour les républicains d'attaquer Obama sur la race en disant clairement "ne votez pas pour lui car il est noir".
LCI.fr : Ce week-end, c'est un élu démocrate qui a relancé le débat, en comparant de fait McCain à George Wallace, un gouverneur ségrégationniste des années 60.
F.D. : Il faut remettre cette déclaration dans le contexte des jours précédents. McCain avait multiplié les attaques où il accusait Obama sur tous les fronts (liens avec le terroriste Bill Ayers, avec le financier véreux Tony Rezko...). En comparant McCain à Wallace, cet élu démocrate a crevé l'abcès, mais de manière maladroite. Plus qu'un discours anti-blanc, il s'agissait surtout de dire que, comme Wallace à l'époque, McCain divise les Etats-Unis en jouant sur la peur et les divisions. Cela rejoint ainsi le discours d'Obama qui mise quant à lui sur le désir d'unité entre Blancs et Noirs. Sur ce point, il a transformé sa couleur de peau en argument électoral offensif et en atout.
"McCain ne pouvait pas ignorer la connotation raciale du mot 'fouet'"
LCI.fr : Autre retour dans la campagne : l'utilisation du mot "fouet" par John McCain peut-il se retourner contre lui (cliquez ici pour lire notre article) ?
F.D. : Dans l'imaginaire politique, le "fouet" est lié au lynchage et à l'esclavage. Si McCain l'a utilisé sans le savoir, alors il ignore une partie de l'Histoire des Etats-Unis. On imagine mal cette solution. Il a donc utilisé ce mot sciemment afin de jouer, avec la question raciale, sa dernière carte. Sans le dire explicitement, il veut faire peur sur le thème "attention, il est noir". D'après les sondages, il est en effet en train de perdre les Etats du Sud (Virginie, Caroline du Nord...), acquis aux républicains depuis des années. Sa seule chance de revenir dans la course est de mettre en avant la déchirure raciale.
LCI.fr : Si le sujet de la race devait vraiment prendre beaucoup d'importance, qui serait avantagé ?
F.D. : A priori, on pourrait en effet penser que cela peut désavantager Obama en le privant du vote de nombreux Blancs. Mais comme il ne se contente pas de "défendre", c'est beaucoup moins sûr. Outre le "changement", son thème de prédilection est l'"unité" face aux républicains qui joue la "division". Or la victoire va se jouer dans des Etats qui avantagent les démocrates sur ce point. Dans l'Ohio, par exemple, la répartition sociologique est équivalente à celle des Etats-Unis. La question de l'identité raciale y est certes sensible, mais pas primordiale. En résumé, pour que McCain gagne, il faut que, au-delà de l'économie, les républicains couplent l'identité à la sécurité nationale. Or pour l'instant, ce n'est pas le cas.
"L'effet Obama : des Blancs qui n'osent pas dire qu'ils vont voter pour lui"
LCI.fr : Plus globalement, la population noire s'apprête à voter en masse pour Obama. Mais généralement, 90% des Noirs votent démocrate. Où se situe donc l'enjeu pour Obama ?
F.D. : Il n'y a pas vraiment d'enjeu. Il peut les critiquer, comme il l'a déjà fait, dire qu'il ne fera rien de spécial pour eux, qu'ils doivent se débrouiller par eux-mêmes, cela ne changera rien. Les Noirs vont voter pour lui, peut-être à 95% cette fois. L'enjeu concerne en fait le comportement des leaders afro-américains. S'ils disent du mal de lui, alors cela peut être paradoxalement être positif auprès de l'électorat blanc ouvrier.
En revanche, le vote noir était un enjeu au moment de l'inscription sur les listes. En mobilisant ces nouveaux inscrits et les abstentionnistes, certains Etats-clés, comme la Floride, peuvent basculer côté démocrate.
LCI.fr : Tous les sondeurs mettent en garde contre "l'effet Bradley"*. Est-on dans la même situation avec cette présidentielle ?
F.D. : Certains sondages parlent en effet d'environ 6% d'écart en défaveur d'Obama. Mais en fait, on pourrait assister, à l'inverse, à un "effet Obama". Lors des primaires, le vote blanc pro-Obama a en effet été sous-estimé. En Caroline du Sud, l'Etat le plus raciste du pays, 10% des Blancs affirmaient vouloir voter pour lui dans les sondages. Or dans l'isoloir, ils ont été 28%. En Géorgie, les chiffres sont similaires. Les Blancs ont donc menti aux sondeurs, mais dans un sens favorable à Obama. En revanche, "l'effet Bradley" pourrait avoir lieu si la sécurité nationale vient se coupler à l'identité.
Plus globalement, ces Blancs prêts à voter Obama l'identifient bien comme un Noir, mais comme un Noir qui entend transcender la question raciale et tourner la page communautaire. Cela dénote une évolution dans le préjugé : le vote est racial même s'il n'est plus raciste. Et Obama l'a très bien compris : son discours ne culpabilise plus les Blancs. Avec lui à la Maison-Blanche, ceux-ci pourront alors dire aux Noirs : "il n'y a plus de problème racial, donc arrêtez de nous parler de discrimination". C'est évidemment une utopie, mais c'est aussi une stratégie politique qu'Obama a très bien compris.
* En 1982, Tom Bradley, l'ancien maire noir de Los Angeles, briguait le gouvernorat de Californie. Donné vainqueur dans tous les sondages, il s'était incliné face à son adversaire blanc. Les électeurs blancs, de peur d'être taxés de racistes, avaient en fait affirmé vouloir voter pour lui lors des enquêtes. Mais dans l'isoloir, ils s'étaient reportés sur le candidat blanc.
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