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Argentine : à la recherche des "bébés volés" de la dictature

Fabrice Aubert par
le 25 janvier 2010 à 05h45
Temps de lecture
5min
argentine manifestation bébés volés

Archives: marche pour retrouver les bébés volés et les enfants disparus de la dictature argentine / Crédits : DR

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Amériques Interview - Analia Argento, journaliste et auteur d'un livre sur ce passage trouble de l'histoire argentine, décrypte pour TF1 News les enjeux des tests ADN permettant aux "bébés volés" de retrouver leur vraie famille.

 

Pendant la dictature argentine (1976-1983), les opposantes enceintes qui étaient arrêtées étaient ensuite emprisonnées dans des "centres clandestins" où elles accouchaient. A la naissance, les bébés étaient confisqués et donnés à des partisans du régime militaire*.

Trente ans après, devenus adultes, certains de ces "bébés volés" se lancent à la recherche de leur vrai père et de leur vraie mère, qui ne sont plus forcément vivants. Analia Argento, une journaliste, leur a consacré un livre, De vuelta a casa (éditions Marea Editorial, non traduit en français). Elle répond aux questions de TF1 News.

TF1 News : A combien estime-t-on le nombre de "bébés volés" par la dictature ?
Analia Argento : Une centaine de jeunes ont été retrouvés. On pense qu'il y en a encore environ 400. Mais, sur ces 400, la plupart ne se doutent de rien et ne savent peut-être même pas que les "grands-mères de la place de Mai", qui ont commencé les investigations il y a 30 ans, les recherchent. Ou bien ils savent, mais ont peur ou doutent de vouloir connaître la vérité. Les grands-mères ont rencontré beaucoup de famille qui ont des soupçons. Il y a aussi beaucoup de jeunes adultes qui veulent savoir s'ils font partie des "bébés volés", mais qui ont peut-être été volés dans d'autres circonstances. Les recherches sont donc très difficiles.

TF1 News : Les Argentins se sentent-ils concernés par le problème ?
A.A. : Tous les Argentins ne connaissent pas forcément la dimension du problème. C'est d'ailleurs en partie pour cette raison que j'ai écrit le livre. Je souhaite qu'ils se sentent tous concernés. Beaucoup peuvent en effet aider à régler le problème -beaucoup le font déjà, bien sûr. Nous, Argentins, sommes désormais capables d'aborder la question car nous avons moins peur d'aborder le passé. Nous commençons donc à en parler, sans préjugés et avec plus de distance. 

                        "Je me suis sentie libre pour écrire mon livre"


TF1 News : Les "grand-mères de la place de Mai" mènent les recherches. Sont-elles appuyées par les autorités publiques ?
A.A. : Depuis quelques années, l'Etat s'implique, notamment sous l'impulsion de la présidente Cristina Fernandez de Kirchner. Elle s'intéresse vraiment beaucoup au problème, parle beaucoup avec les grand-mères et avec les enfants retrouvés. Un organisme gouvernemental, le Conadi, participe également aux recherches.

TF1 News : Les anciens membres de la dictature mettent-ils le frein aux procédures ? Avez-vous eu des problèmes pour écrire votre livre ?
A.A. : Ils ont un pacte de silence entre eux. Ils n'aident jamais personne à retrouver les bébés volés. Je n'ai eu aucun problème pour écrire mon livre, sans recevoir aucune menace. Je me suis sentie vraiment libre, personne ne m'a dit ce que je devais faire ou écrire, aussi bien les anciens de la dictature que les grands-mères d'ailleurs. Je sais simplement que d'anciens militaires ont demandé à des personnes que j'avais interrogées pourquoi elles avaient parlé de la question avec une journaliste. Mais sans aller plus loin.

                     "La banque de sang n'est pas assez complète"


TF1 News : Les tests ADN et sanguins, pratiqués désormais même contre la volonté des personnes présumées volées à la naissance, permettront-ils de retrouver toutes celles qui sont concernées ?
A.A. :
Non, pas toutes. Pour retrouver la vraie famille, il faut obligatoirement disposer d'un échantillon de sang de l'un ses membres -mère, ou soeur, frère, grand-père.... Or la banque de sang des opposants dont nous disposons n'est pas complète. Il sera donc impossible de retrouver toutes les mères à qui on a volé des bébés. Beaucoup de familles n'ont parfois même aucune information et ignore tout. Un exemple : il y a quelques mois, un homme est allé voir les grands-mères pour savoir s'il avait été volé. C'était bien le cas. Mais sa famille ne savait même pas qu'il existait car elle n'était pas au courant que sa mère avait accouché avant sa disparition.

TF1 News : Récemment, des tests ont été pratiqués d'office sur les enfants d'une personnalité comme Ernenista Herrera de Noble (ndlr : dirigeante de l'un des principaux groupes de médias du pays) pour savoir s'ils avaient été volés. Leur médiatisation -le sujet a même été abordé ici en Europe-, peut-elle accélérer les choses ?
A.A. : Dans ce cas précis, non. La famille Herrera de Noble a beaucoup de pouvoir. La justice la regarde d'une manière différente qu'une autre famille soupçonnée d'avoir élevé un bébé volé. D'ailleurs, le sang de Marcela et Felipe, les deux enfants, a seulement été comparé à celui de deux autres familles. En revanche, cela peut faire changer d'avis ceux qui ne préfèrent pas connaître la vérité.

                                  "Retrouver son identité"


TF1 News : Comment réagissent les "enfants volés" quand ils apprennent leur véritable origine ?
A.A. : Dans un premier temps, c'est vraiment difficile. Beaucoup refusent ainsi d'effectuer le test ADN ou sanguin pour confirmer qu'ils ne sont pas ceux qu'ils croyaient être. Pour deux raisons : ils ont peur de savoir la vérité et ils ne veulent pas que ceux par qui ils ont été élévés et qu'ils considèrent comme leurs parents soient arrêtés et emprisonnés.

 

Ensuite, quand ils ont appris la vérité, ils commencent à sentir qu'ils sont en fait une autre personne que celle qu'ils croyaient être et ils se lancent à la recherche de leur vraie famille. Quand ils la retrouvent, ils se considèrent ensuite comme l'enfant de leur vrai père et de leur vraie mère, et non pas celui de leur famille "adoptive". C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai intitulé mon livre De vuelta a casa, que l'on peut traduire en français par "Retournés chez eux". Dès qu'ils apprennent la vérité, la plupart se sentent comme des personnes complètes. Ils ont alors le sentiment que chercher leur famille et leur identité, et les retrouver, c'est bien mieux que vivre sans connaître la vérité.


* Quand ils étaient plus âgés, les enfants des opposants arrêtés étaient abandonnés sur la voie publique pour être ensuite confiés à des orphelinats. Ils étaient alors souvent adoptés de manière tout à fait légale par des couples qui ignoraient tout de leur passé. Sur 500 personnes concernées, on estime la proportion de "bébés volés" à 90% et d'enfants abandonnés puis adoptés légalement à 10%.

Commenter cet article

  • stelmaria0 : Pauves femmes a qui on a arrache les enfants a la naissance,et pauvres enfant devenus adultes qui ne connaissent pas leurs origines....Les dictatures sont comme des bulldozers qui broient tout sur leurs passages...

    Le 25/01/2010 à 12h22
  • pascalcaen : Etrange que les commentateurs zélés n'aient pas encore trouvé les mots pour justifier de ces actes, de la dictature en général, ou rapporter cela aux crimes "encore pire" du communisme (comme si on pouvait faire des comparaisons de l'horreur). Ils justifient bien Pétain, le racisme l'antisémitiste, la haine des enfants d'Haiti...

    Le 25/01/2010 à 08h49
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