Des années durant, Eunice a tout fait pour échapper à la pauvreté d'Haïti. Elle n'y vit plus depuis longtemps, mais la plus grande partie de sa famille est encore là-bas. Aujourd'hui, le drame d'Haïti la rattrape. De Port-au-Prince, où elle a grandi, et du quartier de Cité Soleil, réputé pour son insécurité dans une capitale haïtienne marquée par la misère et les inégalités criantes, elle a gardé des images de gros 4X4 roulant à tombeau ouvert dans les bidonvilles, conduits par des blancs travaillant pour les compagnies américaines. Des images de violence aussi, comme lors de cette nuit où une bande s'était attaquée à leur immeuble. Par miracle, les assaillants ne s'étaient pas arrêtés chez eux.
Devenue adulte, elle a trouvé un travail de bibliothécaire à Port-au-Prince avant de partir en France pour compléter ses études. Puis, faute de pouvoir s'y installer, elle est repartie pour le Canada. Une importante communauté haïtienne vit déjà dans ce pays. Là, elle a retrouvé des proches ; c'est là aussi qu'elle s'est mariée, l'été dernier. "Un moment merveilleux de notre vie, par la grâce de Dieu", se réjouissait alors cette chrétienne engagée.
"Je n'arrive pas à joindre mon mari"
Valéry est d'origine haïtienne, comme elle. Et il se trouvait à Haïti lors du séisme. Depuis mardi, elle tente d'avoir des nouvelles et se heurte comme beaucoup à des lignes téléphoniques défaillantes. "Je n'arrive pas à joindre mon mari", avoue-t-elle.
Elle a toutefois pu obtenir des informations sur ses proches restés à Port-au-Prince par le biais de sa soeur Ketlyne. Certaines sont rassurantes, d'autres font froid dans le dos. "Il n'y a pas de mort dans ma famille ; j'ai une cousine qui a la jambe cassée", commente-t-elle. Mais son frère Haller semble traumatisé. "Il a tout perdu, il était dans la rue avec sa voiture quand c'est arrivé. Lorsqu'il est rentré, il a retrouvé sa maison écrasée. Ceux qui s'y trouvaient avaient dû s'enfuir. Mon frère n'arrête pas de pleurer, il a passé la nuit à ramasser des cadavres dans les rues de Port-au-Prince".
"En une minute, tout a basculé"
Des nouvelles, elle en reçoit aussi, indirectement, par le biais de Richard Ouellette, un Canadien engagé comme missionnaire en Haïti, avec qui elle est en contact. Travaillant pour le Réseau Compassion International, Richard Ouellette a été plusieurs années enseignant dans des écoles bibliques haïtiennes. Lorsque la terre s'est mise à trembler mardi, il était de retour à Port-au-Prince depuis deux heures à peine. Il venait de déposer ses bagages et se trouvait dans un parking à ciel ouvert - un détail qui l'a sans doute sauvé. Il a pu rassurer ceux avec qui il est en contact grâce à un mail. "En une minute, tout a basculé", raconte-t-il. "J'ai vu les édifices bouger puis des gens en sortir..." Et soudain, tout était détruit. Lui n'a pas été blessé, et n'a même pas perdu ses bagages : "C'est comme si j'étais passé au travers du feu sans même sentir la fumée". Comme tous les rescapés, il a dû marcher interminablement dans des rues détruites, dormir à la belle étoile, avant d'être pris en charge par l'ambassade du Canada. Il a fait partie des premiers évacués canadiens, en passant par la République dominicaine.
Une femme avec laquelle il se trouvait, pour sa part, a vu son mari entrer dans leur hôtel pour prendre de l'eau peu avant la secousse. Il n'en est jamais ressorti.









