Les cerfs-volants de Kaboul © Paramount
Karim Pakzad est chercheur associé à l'Institut des relations internationales et stratégiques. D'origine afghane, il était notamment professeur de sciences politiques à l'Université de Kaboul dans les années 70.
LCI.fr : Le film est-il un bon résumé de l'Histoire afghane depuis les années 70 ?
Karim Pakzad : Oui. Je regrette simplement que la première partie, sur la jeunesse d'Amir à Kaboul, ne soit pas plus abordée, comme c'est le cas dans le roman. Elle aurait permis au spectateur de mieux faire comprendre les raisons fondamentales des problèmes de l'Afghanistan aujourd'hui. L'invasion soviétique de 1979 n'en est pas la seule raison. Le coup d'Etat de 1973 est aussi très important.
LCI.fr : Au début du film, le Kaboul des années 70 apparaît comme une ville prospère (cliquez ici pour voir un extrait). Etait-ce le cas ?
K.P. : Le Kaboul prospère, plutôt bien décrit, ne concernait qu'un tout petit périmètre de seulement quelques kilomètres carrés. Situé au Nord, il était baptisé "nouvelle ville". Le film montre en effet une belle avenue goudronnée mais c'était la seule. La séquence du tournoi de cerfs-volants, où l'on aperçoit l'ensemble de la ville, est plus représentative du Kaboul que j'ai connu (cliquez ici pour voir un extrait de cette séquence).
De même, comme le père d'Amir dans le film, il y avait aussi une bourgeoisie, très minoritaire. D'origine pachtoune, employant des domestiques hazaras réputés pour leur honnêteté, elle était composée de commerçants et de grands propriétaires terriens. Elle vivait à l'occidentale, dans le luxe, avec de belles voitures, et organisait régulièrement de grandes fêtes comme celle du film.
LCI.fr : La fuite d'Amir et de son père lors de l'invasion soviétique est-elle réaliste ?
K.P. : Tout à fait. Tout d'abord, seuls les riches ont eu la possibilité de s'enfuir car eux seuls
| "La fuite et l'installation aux Etats-Unis sont très réalistes" |
| Karim Pakzad |
LCI.fr : En Californie, la communauté afghane se recroqueville sur elle-même.
K.P. : Cette deuxième partie est également très réaliste. Aux Etats-Unis, comme en France d'ailleurs, de nombreux réfugiés afghans, généralement issus des professions intellectuelles, ont dû occuper des petits boulots pour vivre. Le père d'Amir est pompiste, il aurait pu être aussi gardien de nuit.
On estime qu'il y avait environ 10 000 Afghans en Californie. La première génération, représentée par le père d'Amir et le général, a eu beaucoup de mal à s'intégrer, notamment d'un point de vue culturel. Les Afghans ont donc recréé leur propre communauté. Le fait qu'ils se retrouvent souvent entre eux, comme pour les brocantes dans le film, est tout à fait réaliste. En revanche, comme c'est souvent le cas, la deuxième génération (ndlr : Amir et Soraya dans le scénario) a réussi à s'adapter très facilement au mode de vie. Il n'y a rien d'étonnant à voir ainsi Amir obtenir son diplôme (cliquez ici pour voir un extrait).
LCI.fr : Dans la dernière partie du film, Amir retourne en Afghanistan sous la domination des talibans.
K.P. : Son passage de la frontière à une douane pakistano-afghane est une astuce du scénario. Il n'y avait pas vraiment de tel poste entre les deux pays -et il n'y en a toujours pas d'ailleurs. On passait de l'un à l'autre un peu n'importe où. En revanche, il était en fait très simple de rejoindre Kaboul depuis le Pakistan. Les talibans ne s'y opposaient pas (cliquez ici pour voir un extrait).
LCI.fr : Les séquences se déroulant à Kaboul retranscrivent-elles bien le joug des talibans ?
K.P. : Oui, même s'il aurait fallu montrer plus de patrouilles en pick-up et plus de tortures pour
| "Avec les talibans, c'était pire que dans le film" |
| Karim Pakzad |
LCI.fr : Une scène montre aussi les talibans en train d'écouter de la musique et de danser. Or ils avaient interdit ces activités.
K.P. : C'est le principe même du "faites ce que je dis, pas ce que je fais". Les talibans ont interdit de nombreuses choses qu'ils pratiquaient eux-mêmes, comme la musique, la danse, les jeux de carte, les combats d'oiseaux, de chiens...
LCI.fr : Cette scène montre également Assef, l'ennemi d'Amir, devenu chef taliban.
K.P. : Si sa longue barbe n'est pas très réussie, le parcours d'Assef est tout à fait crédible. Il aurait très bien pu rejoindre les talibans par solidarité entre Pachtouns. D'ailleurs, les talibans d'origine, issus des madrasas pakistanaises, étaient peu nombreux. Ils ont été rejoints par d'autres Afghans par la suite.
LCI.fr : Plus globalement, au-delà de son aspect historique, le film est-il un bon reflet de la société afghane ?
K.P. : Tout à fait. Il brise même de nombreux tabous que les Afghans ne veulent pas aborder. Tout d'abord, celui des relations intercommunautaires entre les Pachtouns, l'ethnie dominante , et les Hazaras, l'ethnie dominée. Cette oppression a toujours existé. Mais elle a toujours été éludée, et elle continue à l'être malgré le discours officiel actuel du président Karzaï. On voit ainsi que les enfants, très amis, agissent en partie selon leur ethnie origine. Par exemple, Amir ne vient pas en aide à son ami Hassan lorsque celui est violé car il considère en partie qu'un Hazara n'en vaut pas la peine.
Ensuite, le film brise donc le tabou de l'homosexualité, le pire de tous dans l'islam, avec le viol d'un Hazara par un Pachtoun. Ou encore le tabou du "batcha", représenté par Sohrab, utilisé par Assef devenu chef taliban comme jouet sexuel. Là aussi, il ne faut pas nier que cette pratique existe chez certains pères de familles pachtounes, notamment dans la région de Kandahar.
LCI.fr : L'interdiction du film en Afghanistan ne vous surprend donc pas ?
K.P. : Pas du tout, même si le DVD circule déjà sous le manteau à Kaboul. Dans son livre,
| "Les Afghans ne veulent pas faire face à leur passé" |
| Karim Pakzad |
Evidemment, briser les tabous est plus facile depuis les Etats-Unis. Par exemple, il y a quelques jours, un jeune journaliste a été condamné à mort pour avoir simplement lu un article sur Internet sur la condition des femmes dans l'islam puis l'avoir imprimé et diffusé. Cela montre néanmoins que la jeune génération est capable de briser les interdits et les problèmes sociaux interethniques qui ont empêché l'Afghanistan de devenir une nation et un véritable Etat. Encore une fois, tous les problèmes afghans d'aujourd'hui ne sont pas liés à l'invasion soviétique.
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