Le treillis français du Taliban

Par Jean-Marc PILLAS, le 15 septembre 2008 à 10h45 , mis à jour le 15 septembre 2008 à 11h46

Opinion - Jean-Marc Pillas, grand reporter à TF1, revient sur la publication dans Paris Match de photographies de talibans arborant de macabres trésors de guerre. Il déplore la "manipulation émotionnelle dans le fait d'exhiber un treillis à l'origine incertaine."

Article de Paris Match dans lequel des Talibans exhibent des objets ayant appartenus aux soldats français pris dans l'embuscade en août 2008Article de Paris Match dans lequel des Talibans exhibent des objets ayant appartenus aux soldats français pris dans l'embuscade en août 2008 © Paris Match

Jean-Marc PILLAS

Jean-Marc Pillas

Il suffit d'observer attentivement la veste treillis du taliban qui pose devant l'objectif de Véronique de Viguerie pour constater quelques détails troublants. Elle ne porte aucune trace de sang apparente et pas un seul grain de poussière, pourtant abondante et volatile en Afghanistan, ne la ternit. Elle a même l'air de sortir de chez le teinturier tant les plis sont impeccables. Enfin le nom d'un éventuel soldat français n'apparait pas sur la tenue comme c'est le cas pour chacun d'entre eux.
 
La photographe admet, dans ses explications ultérieures, que ce treillis militaire a très bien pu être acheté dans un bazar de Kaboul. Pourquoi a-t-elle omis ce détail dans le texte qui accompagnait les photos de Paris Match ou dans la légende de la photo ? Parce que, précisément, il ne s'agit pas d'un "détail". Tout dans le reportage laisse entendre que cette veste militaire française a été arrachée au cadavre d'un des dix soldats français tués le 18 août dernier dans la vallée d'Uzbeen sans qu'il ne soit besoin de le préciser.
 
Je n'ai personnellement aucun problème avec le fait que des journalistes photographient et interrogent des "ennemis" de la France. Il n'y a rien d'inconvenant à informer les lecteurs sur les protagonistes d'une guerre quels qu'ils soient. C'est même le propre du journalisme.
 

"L'uniforme, c'est
un peu la seconde
peau du soldat"

Jean-Marc Pillas

En revanche l'ambiguïté de la photographe me met mal à l'aise. Car, cette professionnelle le sait bien, ce treillis militaire porté par le taliban a une charge émotionnelle bien plus grande pour le lecteur ­- et  en particulier pour les familles des soldats tués - que le Famas posé sur les genoux du taliban et dont il est probable qu'il a bien été pris aux soldats français. L'uniforme, c'est un peu la seconde peau du soldat qu'il porte tous les jours. Il est presque du domaine de l'intime alors que le fusil automatique n'est qu'un "outil" désincarné, une extension armée du soldat. A ce propos il est curieux que la photographe n'ait pas cherché à photographier (au moins relever) le numéro de série du Famas afin d'identifier le soldat qui en avait l'usage.
 
Il y a bien donc à mon sens une manipulation émotionnelle dans le fait d'exhiber cette veste treillis à l'origine incertaine au même niveau que le fusil Famas. La photo laisse entendre que ce taliban a endossé un uniforme pris sur la dépouille de sa victime, violant en quelque sorte son "intimité", et cela est évidemment insupportable. D'autant plus que la veste a été vraisemblablement achetée dans un bazar de Kaboul.
 
Il est bien connu qu'on peut tout faire dire à une photographie, y compris une chose et son contraire. Tout aussi grave est l'ambiguïté que représente l'omission d'une précision dans la légende d'une photo ou même l'absence de légende.
 
Je ne suis pas très étonné de ce comportement de la part de Paris Match. En juillet dernier, le même hebdomadaire publiait un reportage sur la visite du ministre de la Défense, Hervé Morin, aux troupes françaises en Afghanistan. Une photo montrait le ministre s'installant pour la nuit sous une tente. La légende stipulait que le ministre n'avait pas hésité à dormir dans un poste avancé de l'armée française à l'est de Kaboul, sous entendant qu'il prenait des risques. Or cette nuit là, le ministre à bien dormi sous une tente, mais au camp Warehouse de l'aéroport de Kaboul, en toute sécurité, ce qu'ont pu constater tous les journalistes qui l'accompagnaient et dont je faisais partie.
 

Par Jean-Marc PILLAS le 15 septembre 2008 à 10:45
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles Monde
  

7 Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

  • Timothée, le 15/09/2008 à 16h36

    Franchement cela a peu d'interèt de savoir si oui ou non l'uniforme a été pris à un soldat francais ......la question est de savoir quand la france va retirer nos soldats de ce bourbier qui ne nous concerne en rien....les américains veulent faire le guerre et occuper des nations indépendantes qu'ils se "débrouillent" ou demandent assistance àleurs collégues russes qui ont laissés pas mal de matériel humain et militaires à kaboul en d'autres tems...

  • Kcirtap66, le 15/09/2008 à 16h32

    Paris Match surfe toujours à la limite de la déontologie avec ses reportages "poids des mots, choc des photos". Encore faudrait-il que les articles soient correctement rédigés (cf : commentaires des photos de Paris Match du 11 au 17 septembre, page 46 :" ... pour s'assurer que les soldats sont bien "installè"). Et pour les puristes on pourrait même orthographier "les taliban" car taliban est bien le pluriel de taleb au singulier ; la langue française étant suffisamment compliquée, on négligera ce détail. Bien d'autres "coquilles" sauteront néanmoins aux yeux des lecteurs avertis du magasine people.

  • Mimi, le 15/09/2008 à 16h06

    Alors je suis à 100% d'accord avec ce journaliste .déjà j'avais trouvé honteux l'article de paris match.

  • Bob, le 15/09/2008 à 16h00

    Paris-Match n'en est pas à son coup d'essai en matière de manipulation de l'image, cf. le ridicule reportage sur Sarko, dont les "poignées d'amour" avaient été numériquement effacées, pour lui donner un air plus athlétique...

  • Christophe 84, le 15/09/2008 à 14h41

    Une fois de plus c'est toute la différence entre journalisme d'investigation et journalisme à sensation...dont Paris Match c'est fait la spécialité. C'est avoir, pour certains journalistes, une bien basse opinion de leur metier...et des conséquences de leurs photos ou articles ! Heureusement, de grands professionnels existent, donnant ainsi toute la grandeur de ce métier hors du commun.

  • Frederic, le 15/09/2008 à 13h44

    Un excellent article très intéressant et pertinent Mr Pillas, c'est justement ce genre d'écrits critiques et bien argumenté que je reve de voir de plus en plus souvent sur tf1.lc1.fr. Bonne continuation dans votre travail passionnant.

  • Didier, le 15/09/2008 à 13h42

    Vous parlez d'uniforme, mais que dire du casque ou de la montre? Eux aussi ont été acheté dans un bazar de Kaboul ? Quand au numéro de série du Famas, même si vous l'aviez, cela changerait quoi de savoir que le militaire untel, mort au combat, s'est fait prendre son arme ? Voyons, ces images sont "chocs", mais c'est Paris Match. La journaliste,au demeurant, a été courageuse.Les Talibans communiquent et font de la propagande aussi...c'est pas nouveau.

Lire tous les commentaires

       Chargement en cours...
      Alertez-nous
        alertez-nous

        Témoin d'un événement ?

        Alertez la rédaction !

        Envoyez une alerte

        A lire aussi
        logAudience