Article de Paris Match dans lequel des Talibans exhibent des objets ayant appartenus aux soldats français pris dans l'embuscade en août 2008 © Paris Match
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| Jean-Marc Pillas |
Il suffit d'observer attentivement la veste treillis du taliban qui pose devant l'objectif de Véronique de Viguerie pour constater quelques détails troublants. Elle ne porte aucune trace de sang apparente et pas un seul grain de poussière, pourtant abondante et volatile en Afghanistan, ne la ternit. Elle a même l'air de sortir de chez le teinturier tant les plis sont impeccables. Enfin le nom d'un éventuel soldat français n'apparait pas sur la tenue comme c'est le cas pour chacun d'entre eux.
La photographe admet, dans ses explications ultérieures, que ce treillis militaire a très bien pu être acheté dans un bazar de Kaboul. Pourquoi a-t-elle omis ce détail dans le texte qui accompagnait les photos de Paris Match ou dans la légende de la photo ? Parce que, précisément, il ne s'agit pas d'un "détail". Tout dans le reportage laisse entendre que cette veste militaire française a été arrachée au cadavre d'un des dix soldats français tués le 18 août dernier dans la vallée d'Uzbeen sans qu'il ne soit besoin de le préciser.
Je n'ai personnellement aucun problème avec le fait que des journalistes photographient et interrogent des "ennemis" de la France. Il n'y a rien d'inconvenant à informer les lecteurs sur les protagonistes d'une guerre quels qu'ils soient. C'est même le propre du journalisme.
"L'uniforme, c'est |
Jean-Marc Pillas |
En revanche l'ambiguïté de la photographe me met mal à l'aise. Car, cette professionnelle le sait bien, ce treillis militaire porté par le taliban a une charge émotionnelle bien plus grande pour le lecteur - et en particulier pour les familles des soldats tués - que le Famas posé sur les genoux du taliban et dont il est probable qu'il a bien été pris aux soldats français. L'uniforme, c'est un peu la seconde peau du soldat qu'il porte tous les jours. Il est presque du domaine de l'intime alors que le fusil automatique n'est qu'un "outil" désincarné, une extension armée du soldat. A ce propos il est curieux que la photographe n'ait pas cherché à photographier (au moins relever) le numéro de série du Famas afin d'identifier le soldat qui en avait l'usage.
Il y a bien donc à mon sens une manipulation émotionnelle dans le fait d'exhiber cette veste treillis à l'origine incertaine au même niveau que le fusil Famas. La photo laisse entendre que ce taliban a endossé un uniforme pris sur la dépouille de sa victime, violant en quelque sorte son "intimité", et cela est évidemment insupportable. D'autant plus que la veste a été vraisemblablement achetée dans un bazar de Kaboul.
Il est bien connu qu'on peut tout faire dire à une photographie, y compris une chose et son contraire. Tout aussi grave est l'ambiguïté que représente l'omission d'une précision dans la légende d'une photo ou même l'absence de légende.
Je ne suis pas très étonné de ce comportement de la part de Paris Match. En juillet dernier, le même hebdomadaire publiait un reportage sur la visite du ministre de la Défense, Hervé Morin, aux troupes françaises en Afghanistan. Une photo montrait le ministre s'installant pour la nuit sous une tente. La légende stipulait que le ministre n'avait pas hésité à dormir dans un poste avancé de l'armée française à l'est de Kaboul, sous entendant qu'il prenait des risques. Or cette nuit là, le ministre à bien dormi sous une tente, mais au camp Warehouse de l'aéroport de Kaboul, en toute sécurité, ce qu'ont pu constater tous les journalistes qui l'accompagnaient et dont je faisais partie.
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