Carnet de route avec l'armée US : en territoire taliban

Par Patricia ALLEMONIERE, envoyée spéciale en Afghanistan, le 16 juin 2009 à 10h28 , mis à jour le 28 juin 2009 à 16h13

Reportage - Patricia Allémonière, actuellement en reportage avec une équipe de TF1 intégrée dans l'armée américaine, livre ses impressions pour LCI.fr.

afghanistan bagram base américaine Soldats américains en Afghanistan © Reuters

En territoire taliban (dimanche 28 juin)
L'accord a été donné il y a plus d'une semaine. Une opération aéroportée va pouvoir être menée contre un repaire taliban dans la province de Paktia. C'est un jeune capitaine de l'armée américaine, sollicité par les autorités afghanes, qui en a fait la demande à son état-major. La vallée de Zormat où se trouve l'avant-poste dont il est en charge, est bien connue pour être un sanctuaire des insurgés. Les talibans locaux offrent l'hospitalité à ceux qui se dirigent vers le sud, Kandahar, ou le nord-ouest, Kaboul. Les attaques contre les convois de la coalition sont régulières. Le gouvernement afghan, aujourd'hui, cherche à reconquérir cette région avec l'aide des Américains.

Vue du ciel, la vallée de Zormat, s'étire entre deux chaînes de montagnes desséchées. Un petit paradis, qui offre à l'oeil ses champs de blé, ses vergers parcourus de canaux d'irrigation et ses pistes à la couleur ocre. Lorsqu'un Centurion de l'armée américaine nous dépose dans le camp militaire, nous avons bien du mal à croire que nous sommes en zone taliban.

Deux jours avant le déclenchement de l'opération, le commandant afghan en charge de la région rencontre le capitaine Johnson et ses hommes pour un premier briefing. "Pensez-vous qu'il sera possible, lorsque nous expliquerons à vos soldats ce qu'ils doivent faire, de leur retirer leurs téléphones portables ?" demande courtoisement le jeune capitaine américain. Il sait qu'il doit minimiser le risque de fuite s'il veut réussir. Les informations dont il dispose sont assez précises. Il a des noms de talibans recherchés, ceux des hameaux où ils vivent et la description de quelques maisons. "Ce sera fait", lui est-il répondu.

L'armée afghane est, à chaque fois, intégrée aux missions, tout comme les policiers. Ces derniers sont les seuls à faire les perquisitions. S'ils trouvent des armes, des suspects, ils font appel à l'armée afghane, et en dernier ressort à l'armée américaine, qui restent en général à l'extérieur des habitations. L'image du soldat américain qui défonce une porte et entre dans une maison en pleine nuit, devant des femmes et des enfants irakiens en pleurs, n'est plus de mise en Afghanistan. Les troupes régulières américaines aident, soutiennent sécurisent et interviennent seulement en cas de menace. "Oh, ça n'a rien à voir avec ce que l'on faisait en Irak ! Là-bas, on y allait direct", nous confie un soldat avec un air de regret dans la voix.

L'hélicoptère Chinook fait voler la poussière et les graviers de la base. Ses rotors scintillent dans la nuit, comme une grande roue lancée à folle allure. Il est 3 heures du matin, les soldats américains et afghans s'engouffrent par la porte arrière de l'appareil alors qu'un second se pose. Après une dizaine de minutes de vol, toutes lumières éteintes, il tente de se poser. Une première approche : son gros corps en fer tangue dans tous les sens ; nous avons touché le sol ; il rebondit, penche sur le côté et reprend de l'altitude. Il fait nuit noire, nous distinguons à peine la silhouette des tireurs postés aux ouvertures latérales. Personne ne parle. La deuxième tentative sera la bonne. Le visage collé à terre, nous l'entendrons repartir, après nous avoir déposés en terre inconnue. Il va chercher un dernier groupe de soldats.

Nous attendons sans bouger. Le ciel commence à s'éclaircir et l'on distingue enfin la silhouette des hommes arrivés avec nous. Une longue journée commence : il est 4h30 du matin.
 

Avec les patrouilles "mixtes" (vendredi 26 juin)
Avec leurs treillis militaires, leurs brodequins dépareillés, ils sont affalés par terre à l'ombre d'un arbre. A leurs pieds des fusils mitrailleurs et des kalachnikovs, quelques uns ont un casque mais la plupart d'entre eux portent béret ou chapeau.

Ce sont les nouvelles recrues de l'armée afghanes qui sont ce jour là en mission au côté de l'armée américaine. La zone est dangereuse, c'est un repère taliban. Le capitaine Johnson a bien du mal à garder son calme lorsqu'il tente de savoir ce que veut faire le commandant du groupement afghan. Depuis 10 minutes, assis sur un muret en terre, il parlemente « que voulez-vous faire ? Nous savons d'après nos informateurs, et les vôtres, que plusieurs talibans se cachent dans les maisons des villages voisins. Par où souhaitez-vous commencer ? »  La réponse qui lui est faite n'en est pas une ; le commandant afghan se contente de dire qu'effectivement il y a bien des talibans ici.

En vertu de la nouvelle stratégie américaine, ce ne sont plus les soldats américains qui décident des opérations et ce ne sont plus eux aussi qui perquisitionnent à l'intérieur des maisons. Officiellement, ils interviennent à la demande de l'armée afghane.
« Dis-leur de ne pas rester là, sous leurs arbres. Il y a des talibans ici ; il faut qu'ils prennent position pour surveiller ce qui se passe». « Ils  ne veulent obéir qu'à leur commandant » lui traduit un interprète au sergent américain qui est en train de perdre son calme.

La journée se poursuit, la patrouille avance lentement dans la plaine écrasée par le soleil. Les Afghans avancent à leur rythme ; les américains s'épuisent dans ce nouveau rôle qui est le leur. « Ils sont nouveaux, cela devrait s'arranger » déclare le capitaine Johnson avec un sourire.


Facebook et oeufs à toutes les sauces au poste avancé de Zormat (jeudi 25 juin)
« Je ne sais pas ce que cette fille me veux » dit-il, courbé sur son écran d'ordinateur. «  Cela fait plusieurs fois qu'elle demande à être mon amie, on aurait des connaissances en commun, c'est n'importe quoi ! » Des éclats de rires répondent à sa remarque. « Dis lui d'aller se faire.... »

Le Première Classe Situe et ses copains naviguent sur Internet. Deux d'entre eux sont branchés sur Facebook, un autre fait des achats en ligne, il cherche des gants, un dernier enfin joue au Solitaire, sur Windows. Face à eux, agrafée au mur en bois, un panneau : « Temps limité à 30 minutes »

Dans ce camp rustique, où vit une centaines de soldats américains, l'armée a installé cinq postes Internet. Insuffisant pour les plus jeunes qui se disputent l'accès au web ; Cela fait plus de 40 minutes que Situe et sa bande monopolisent les postes lorsqu' un sergent arrive :« Allez les gars, l'unité Bravo est prioritaire jusqu'à 19 h, dégagez » Pas question de discuter.

Dans la salle, un baby foot. Pas de règles de jeu, c'est le plus rapide qui gagne. Un peu plus loin, un gigantesque poste de télévision éteint, posé devant, un ordinateur et son écran fixé par 4 pairs d'yeux. Enfoncé dans un divan à moitié percé et couvert de poussière, des soldats, en short et T-shirt, regardent un film de guerre.


Le soir approche, il sera bientôt 5 heures, l'heure de manger mais personne ne se précipite à la cantine. « Le cuisinier est vraiment mauvais et feignant » fait remarquer l'un d'eux. Il a raison.
Derrière la plaque de son fourneau, Jack comme on l'appelle ici, ne sait faire qu'une chose : cuire des œufs.
Il y les durs, les œufs au plat ceux qui sont bouillés. Il alterne du soir au matin, tous les jours de la semaine. Pour le dîner, il sert aussi de la soupe, en boite, qu'il fait réchauffer dans un grand chaudron, et le matin, il fait de même pour des pains briochés, sortis de leur plastique. Les mauvais jours, il asperge les œufs d'huile avec un vaporisateur. La salle, sans fenêtre, disparaît sous la fumée.

Les cantines 5 étoiles des grandes bases américaines semblent faire partie d'un autre monde.
Mais Jack s'en moque, il est le maître à bord, le seul cuisinier de ce poste, alors pas question de discuter les horaires d'ouverture. Le soir on mange avant 18H30 ou l'on ne mange pas. «  C'est fermé » hurlera t il de derrière la porte le premier jour de notre arrivée. « On n'a rien mangé » « Bon, j'ouvre, prenez ce que vous trouvez » Il est 18 h ! Aujourd'hui, Jack fait ses comptes, alors pas de repas. Nous repartirons avec du lait en boite un paquet de Corn-flakes et des chips.

Les traducteurs afghans qui vivent sur la base, ne vont jamais chez Jack, ils font venir les produits du bazar. « On se fait à manger » dit l'un d'eux en épluchant des ognons qu'il fait rissoler dans une huile claire. La nourriture serait si bonne que des repas chauds seraient régulièrement apportés le soir dans les baraques. 

Le sergent est une femme (mercredi 24 juin)
« Quand je suis en patrouille, j'aime parler aux enfants, leur donner des bombons. J'aimerai les influencer, un peu. S'ils pouvaient avoir une autre image de l'Amérique, retenir quelque chose de positif. Ils représentent le futur de ce pays.... »

Le sergent Charity Grabbard a un surnom. Ici, tous les soldats l'appellent Mère Theresa.
Avec ses grands yeux verts, ses tâches de rousseur et son petit chignon qui sort à peine de dessous son casque, ce petit bout de femme, d'un mètre soixante trois, crée chaque fois la surprise lorsqu'elle arrive dans un village. Ce matin, nous accompagnons son groupe en patrouille. Au premier arrêt, elle fait trois pas en direction d'une échoppe. Un père et son fils s'avancent, la conversation via un traducteur s'engage aussitôt. Elle doit s'arrêter car le groupe repart.

Aujourd'hui, les soldats sont chargés de collecter des informations sur les talibans. L'équipe apprend, grâce à un habitant, qu'une vingtaine d'insurgés, viennent d'arriver dans la région. Ils se cacheraient dans un hameau, à moins de 3 km. Charity n'a pas peur. Elle fait confiance à son chef de groupe et au sniper. Cela fait 15 mois qu'elle est en Afghanistan. Seule femme de son groupe, elle est aussi la seule femme à vivre dans le poste avancé de Zormat. Etre entourée d'hommes, ne semble pas la gêner. « C'est un peu comme des frères. Parfois, la compagnie des filles me manque. Dans une des bases où nous sommes passés, il y en avait 4. On pouvait parler de journaux féminin, de crème, enfin de toutes ces choses qui n'intéressent pas les garçons. C'était agréable. Lorsque j'ai appris que vous arriviez, j'étais super contente » me dit-elle en souriant.

Charity est très jolie, elle le sait. « Il faut être strict, ne pas se laisser aller. Au départ, ils vous testent, après c'est fini ». Lors de son arrivée à Zormat, le sergent chef, chargé de l'intendance, lui a remis la clef du cadenas qui ouvre le conteneur réservé aux femmes. A l'intérieur, ont été installés 3 douches et 2 WC. Sur la porte, les hommes ont suspendu une pancarte portant une inscription « Pour femmes exclusivement ».  Les militaires la respectent : «  Elle sait être dure quand il le faut. Malheureusement, elle est mariée » nous dira l'un d'eux.

La patrouille pénètre à l'intérieur de la cour d'un commissariat. Quelques policiers afghans errent dans l'enceinte. Les autres sont sur le terrain. La nuit dernière, un de leurs check points (barrage de contrôle) a été attaqué par des talibans. Alors que le chef de son groupe pénètre à l'intérieur d'un bâtiment délabré pour parler au comandant de la place, Charity se retrouve entourée de 4 policiers. Ils lui amènent des tranches de pastèques. La conversation s'engage :
« Votre gilet pare balles n'est pas trop lourd ? Et toutes ces armes que vous portez ? ».Ils sont surpris, admiratifs.

L'un d'entre eux demande s'il peut poser une question plus personnelle .Le traducteur se tourne vers le sergent Charity Grabbard qui donne son accord. «  Vous êtes mariée ». Elle fait oui de la tête. « Mais vous n'êtes pas enceinte ! Ici en Afghanistan lorsqu'une femme se marie, elle a un enfant 9 mois après ». Charity qui comprend un peu la langue locale (le Pachtoune) rit puis, répond doucement qu'en Amérique les choses sont un peu différentes. Les 5 policiers, assis autour d'elle, sont perplexes. Charity est elle vraiment une femme ?


Ps :
Le sergent Charity Grabbard fait partie de la Police Militaire, La 549ième compagnie. Elle est mariée depuis 6 mois. Son époux est militaire. Elle devrait rentrer prochainement dans l'état de Géorgie aux USA où est basée sa compagnie après avoir passée 16 mois en Afghanistan .
Deux soldats de son unité sont morts durant cette mission. Ils avaient 20 et 23 ans. Elle était à leur côté lorsque les attaques se sont produites.



L'heure du courrier à Zormat (mardi 23 juin)
Les cris fusent de toutes parts, le courrier vient d'arriver. Un large sourire barre leurs visages poussiéreux, pelés par soleil. Comme des enfants qui recevraient leurs cadeaux de noël, ils ont du mal à cacher leur impatience. Ils viennent de passer 15 jours loin de leur base à construire un camp à trente kilomètre d'ici, plus au nord, à l'entrée de la vallée de Zormat. Ils ont vécu sans eau courante, sans douche, avec des rations alimentaires pour tout repas. Et puis il y avait les talibans tout proches. Dans cette région, les insurgés disposent de véritables sanctuaires.

Le première classe Spencer tente de mettre un peu d'ordre dans la cohue. Il est responsable de la distribution du courrier : «C'est super pour les boys, cela les apaise et puis, cela nous ramène tous à la réalité, à notre famille». Le courrier met 20 jours à arriver des Etats Unis, parfois plus. Certains n'ont rien reçu depuis deux mois.«J espère que ma grand-mère va m'envoyer les cookies qu'elle fait elle-même, ceux que l'on en a ici sont vraiment mauvais.»
Dan est un des plus jeunes, à peine 20 ans et il rêve de nourriture. A ses cotés, Stan retire du paquet qu'il vient d'ouvrir, une enveloppe en plastique. A l'intérieur, trois photos, celles de sa petite fille de 2 ans et demi. Kemberley porte un énorme nœud dans les cheveux et sourit.
« Ma femme et elle, me manque, la dernière fois que je suis parti en mission, je n'étais pas marié, aujourd'hui ce n'est pas facile, dit il avant de continuer en nous montrant une des photos « je vais pouvoir l'emmener avec moi en patrouille » il glisse le jolie visage de Kimberley dans son portefeuille.

Sous l'auvent qu'ils ont construit avec un filet de camouflable devant leur baraque en bois, ils sont maintenant plus d'une dizaine à se montrer ce qu'ils viennent de recevoir. La nuit tombe et l'atmosphère électrique s'apaise lentement. Il est l'heure d'aller aux douches.
Stan se retrouve seul, il sort son harmonica. Avant de nous éloigner, nous lui faisons un petit signe de la main, il hoche la tète et commence à jouer. Nous le laissons à sa musique et à ses souvenirs. Cela fait 3 mois que Stan est arrivé à Zormat, il rentrera en février 2010  chez lui.



Voyage au cœur des bases américaines (Lundi 22 juin)

Il est 3 h du matin, sous un ciel inondé d'étoiles et traversé par la voie lactée, nous avançons lentement, avec nos gilets pare balles, nos sac à dos pleins à craquer, et nos casques sur la tête. Une lampe frontale diffusant de la lumière rouge (la blanche est interdite) nous permet de mieux voir le sol.
Nous rejoignons la piste d'envol où est attendu un hélicoptère de l'armée dans 2 heures. Les militaires sont ainsi, les passagers doivent se présenter en avance ! Nous voulons rejoindre une autre base afin d'atteindre avec un autre hélicoptère notre destination finale. Dans le noir, allongé sur le sol, quelques militaires enroulés dans leur duvet, attendent déjà. Il fait froid, guère plus de 5 degrés. Ils Des traducteurs afghans, des « contractors », des employés de sociétés étrangères qui travaillent en sous- traitance pour l'armée américaine, arrivent à leur tour . Nous sommes trop nombreux. Nous ne pourrons pas tous embarquer. Le jour se lève, lorsque les deux chinooks se posent. Des passagers et des soldats en descendent dans un nuage de poussière. 7 personnes sont autorisées à monter. Pas nous.

« Il y a deux autres vols, mais ils ne vont à Shirana ». Ce n'est pas ce qui était prévu, mais nous voulons partir d'ici à tout prix, cela fait 3 jours que nous attendons un vol. Alors va pour la base américaine de Shirana. Les vols sont régulièrement annulés, panne, mauvais temps, urgence ....

A 9 h, après un nouveau déboire, nous nous envolons finalement vers la base de Shirana, en espérant trouver là bas, l'autre appareil qui nous conduira à destination. Chaque province de l'Est du pays compte une petite vingtaine de bases américaines, de 4000 hommes pour la plus grande, 70 pour la plus petite. L'hélicoptère est la voie la plus sûre et rapide pour voyager lorsque les vols ne sont pas annulés.

10h, nous nous posons à Shirana après 45 minutes de vol. «  Bienvenue en Afghanistan ! » nous disent deux « contractors » qui essayent, depuis 5 jours, de s'extraire de cette base.Les heures passent et personne ne peut nous dire si hélicoptère va arriver pour nous conduire à Gardez, notre destination. Pas un seul bâtiment, mais des conteneurs, des palettes d'eau et des énormes caisses destinées aux troupes. Recouverts de poussière, brulés par le soleil, 4 soldats américains attendent avec nous, assis par terre . Ils sont chargés de former des médecins militaires.

Il est 18h lorsqu'un hélicoptère faisant figure d'apparition miraculeuse, se pose enfin. Les « contractors » désespérés sont retournés sur la base. Heureusement ! Il n'y avait que 6 place à bord, comme ils attendaient depuis longtemps, ils auraient été prioritaires. Nous avons mis 16h pour arriver à Gardez, situé à moins de 100km de notre point de départ.



Le maire américain d'Orgun, le sergent Estrada (dimanche 21 juin)
 
"J'essaie de faire en sorte qu'ils se sentent comme à la maison, je leur ai envoyé une télévision, des Playstations, des appareils de musculation..." Le sergent première classe Estrada est le "mayor", le superintendant d'une base opérationnelle avancée (FOB) dans l'Est de l'Afghanistan. Il prend soin des 700 soldats qui vivent sur la base ou sur des positions isolées, comme celle de Zurok - quelques baraques et 70 paras. C'est lui qui embauche les entrepreneurs, mais aussi les employés locaux et les interprètes de la base, plus de 190 personnes. "J'en recrute deux sur vingt qui se présentent. Il y a beaucoup de demandes". Il faut très bien parler anglais et avoir un passé irréprochable.

Ce matin, il a renvoyé l'un des trois marchands qui vendent du petit matériel électronique, des souvenirs, des produits artisanaux : "Il créait un mauvais esprit". Mais certains, employés depuis plusieurs années, sont difficiles à renvoyer même s'ils sont devenus des petits caïds locaux : "Ils connaissent tout de la base, mais on les a à l'oeil !" C'est encore lui qui gère les "contractors" étrangers. Ces hommes, employés de sociétés russes, américaines, polonaises, avec leurs hélicoptères blancs, acheminent tout ce qui est nécessaire à la survie de la base. Monsieur le "maire" dispose d'un budget important, un demi million de dollars, renouvelable tous les deux mois.

Aujourd'hui, ce père de famille de neuf enfants a, comme tous les autres soldats, le coeur gros. Les siens lui manquent, il ne rentrera à la maison qu'en février après avoir passé un an en Afghanistan. "Quand j'étais jeune, ce n'était pas pareil, mais après toutes ces missions..." Il soupire et se tait.

Le sergent première classe a fait quatre séjours en Irak, de 15 mois à chaque fois. A la question de savoir s'il fait cela pour l'argent, il répond par la négative. "Mille dollars de plus, par mois, ce n'est pas grand-chose lorsque l'on risque sa vie", fait-il remarquer avant de continuer : "On ne vient pas pour l'argent, mais pour être avec les amis, (les hommes de sa compagnie), ceux qui sont en vie, et aussi ceux qui sont morts". Les paras de la 25e division ont perdu plus de 50 hommes en Irak : "Chaque fois que l'on sortait en patrouille, on ne savait pas si on allait revenir, ici c'est une guerre à faible niveau d'intensité", fait-il remarquer avant d'ajouter : "Si on n'arrive pas à les aider à se doter d'un vrai gouvernement, on est là pour toujours, mes fils et mes petits-fils viendront ici !"

Ce latino tout en rondeur a aujourd'hui d'autres plans. Dans quatre ans, il quittera l'armée. Il y aura passé 20 ans. Ce sera le moment de commencer une autre vie. Tous les soirs, dans sa chambre attenante à son bureau, il étudie : il veut passer un concours pour devenir officier de police.

 

Récit d'une embuscade dans le district de Zurok (samedi 20 juin)

"Ils ont vu la patrouille arriver de loin. Ils ont alors décidé de passer à l'attaque. Ce n'était pas une opération planifiée". Le capitaine, avec son stylo laser, pointe sur la carte la zone où s'est produite l'embuscade, le district de Zurok ; nous venons d'arriver à la base américaine d'Orgun où les officiers nous ont conviés à un premier briefing. "Des attaques comme celle-ci, il y a beaucoup. Les insurgés cherchent à obtenir de l'argent auprès de leurs financiers pakistanais et une action comme celle-ci peut rapporter gros". Trois talibans ont été tué et deux Américains blessés.

Quelques centaines d'insurgés seraient présents à l'est de la province de Paktiya. Au nord, des combattants appartenant au groupe Haquani ; plus au sud, à cheval sur la frontière, des insurgés se réclament du commandant Nazir, originaire du Waziristan, zone tribale pakistanaise ; enfin à l'extrême sud de la province, il y aurait des combattants arabes d'Al Qaïda. La discussion se poursuit durant plus d'une heure.

Aujourd'hui, tous les militaires américains font le même constat : il est inutile de chercher à éliminer des insurgés si l'armée ne se lance pas dans le développement et la reconstruction. A la question : pourquoi ? l'un d'entre eux répondra : "Regardez le résultat, sept année de présence et l'insécurité règne toujours".

Sur le terrain, les postes isolés, orientés exclusivement sur le combat et la traque, commencent à être démantelés. L'armée américaine regroupe ses forces dans les camps existants (FOB) proches des petites villes ; et lorsqu'ils n'y a pas de camp, des postes militaires (COPS) s'ouvrent avec quelques dizaines de soldats près des villages. Les militaires sont décidés à établir coûte que coûte le contact avec la population. Une population qui ne comprend toujours pas pourquoi, après tant d'années, ces soldats venus de si loin n'arrivent toujours pas à ramener la paix dans leur pays.

 

Orgun-E, poste-avancé à la frontière (vendredi 19 juin)

4 h 30. Les premières sonneries de portables résonnent à l'intérieur des baraques en bois où  dorment les soldats. C'est l'heure de se lever. Le soleil pointe son nez et, déjà, quelques paras en t-shirt gris et short bleu marine, s'élancent sur les graviers de la FOB (Forward operating base, base opérationnelle avancée) d'Orgun-E, installée dans la région de la Paktiya, au sud-est de l'Afghanistan. Le Pakistan est à peine à 20 kilomètres de là.
 
Comme tous les matins, il fait beau. Mais, très vite, de gros nuages gris porteurs d'orage vont se charger d'assombrir l'horizon. Dès 6 heures, la  salle de sport, style club de gym parisien, ne dispose plus d'une seule machine disponible. Une centaine de militaires  pédalent, lèvent des poids, poussent, tirent des barres, des élastiques, des tiges de fer......Ici, il s'agit d'améliorer ses performances.
 
"Plus que trois semaines, et c'est la maison !". Le soldat de première classe qui nous parle est content. Les "National Guard" dont il fait partie ont fini leur temps. Devant lui, un plateau en carton, débordant de nourritures. Saucisses, œufs brouillés recouverts de  ketchup, galettes farcies de  miel, purée. Pas un fruit, il  n'aime pas. Il y en a  pourtant à profusion.....Le petits déjeuners servis dans les cantines des bases américaines ressemblent, décor mis à part, à celui des plus grands hôtels de la planète. On y trouve de tout. Les amateurs de nourriture grasse à haute teneur calorifique y trouvent leur compte tout comme les végétariens et les plus ascétiques.
 
Le sergent Henderson, lui, ne fait pas partie de ceux qui se lèvent tôt. La cantine à 6 h, ce n'est pas son truc. Il regrette le bon vieux temps où il dirigeait une unité de combat. Il a fait l'Irak, plusieurs fois. Il a été blessé. Mais le terrain lui manque. Aujourd'hui, à 40 ans, dans les bureaux, il s'ennuie. "On m'a donné ce job, je n'avais pas choix, il faut laisser la place au plus jeune", dit-il, fataliste. Mais promis, ajoute-t-il,  lorsqu'il rentrera en Alaska (base de sa compagnie, la 25e), il reprendra le commandement d'une unité.
 
Aujourd'hui, il se contente donc de travailler à l'"information center". Il reçoit des télex sur les événements se passant ailleurs en Afghanistan et dans le monde puis, une fois déclassifiées, met en forme les nouvelles de la province. Ces informations sont destinées à être diffusées sur la radio locale "Orgun", créée spécialement par les Américains sur cette base. Son travail terminé, il part nonchalamment l'amener à un traducteur, chargé de la diffusion en pachtoun -en l'occurrence, il s'agit d'un missile tiré par l'armée américaine au Pakistan. "Il faut dire la vérité aux gens. Grâce à cette radio, ils savent que nous n'avons pas tué de civils. A coup sûr, les 'ennemis' vont en effet dire le contraire'.
 
Le sergent Henderson n'a plus que six mois  à passer sur la base d'Orgon E. Le retour des paras de la 25e est prévu en janvier.

 

Voyages en Chinook (jeudi 18 juin)
 
Khorst, base américaine de Salerno. Quelques soldats attendent sur le tarmac avec nous. Sous notre casque et notre gilet pare-balles (obligatoire), nous commençons à ressentir la chaleur. L'équipage nous fait signe de monter. Cet énorme hélicoptère avec deux rotateurs perchés sur son dos rend sourd celui qui a oublié ses boules Quies. Sanglés sur nos banquettes latérales, nous apprécions la climatisation qui s'est mise en marche. Le départ est prévu à 11h.

Le temps passe et toujours pas de décollage. "Vous devez descendre, le Chinook avec lequel nous devons voler (tous les vols se font par deux) a un problème. L'un des deux moteurs est en panne. Les techniciens vont le réparer. Cela prendra une heure", nous explique un militaire. Avant d'ajouter : "ne soyez pas inquiets, on finira par partir. Cela arrive tout le temps avec ces vieilles machines !" L'armée française n'est donc pas la seule à avoir des problèmes avec le matériel vieillissant...
 
Nous finissons par partir. Des petites montagnes abruptes desséchées ou rongées par la pluie défilent devant nos yeux.  Quelques épineux s'accrochent aux parois surplombant les vallées formées par les torrents. En été, les lits de ces rivières asséchées servent de routes aux villageois pour se rendre dans les grandes villes. Ces trouées naturelles sont aussi utilisées par les insurgés en provenance du Pakistan, tout proche. "Nous sommes obligés de voler très haut. Les 'mauvais garçons', en bas,  pourraient nous prendre pour cible. Nous avons  perdu des hélicoptères et plusieurs membres de mon unité ont été atteints par des tirs", commente le Commandant Tommy Le Perry, qui pilote l'hélicoptère dans lequel nous avons pris place.
 
Première escale dans un avant-poste. Des militaires s'engouffrent dans le ventre du Chinook. Cinq minutes plus tard, nous sommes en l'air. La  tension monte d'un cran. Les tireurs, postés aux trois ouvertures de l'appareil, s'arc-boutent sur leur fusil mitrailleur. Nous descendons rapidement pour  nous poser sur une crête. Dans la poussière  soulevée par les deux appareils, on distingue des GI en position de combat, prêts à tirer. Tout va très vite. Les soldats montés à l'escale précédente descendent  avec leur énorme paquetage sur le dos -40kg-. Ils viennent en fait relever leurs camarades. Comme les routes ne sont pas sûres, les relèves se font en effet par hélicoptère.
 
Décollage. Trente minutes plus tard, après deux autres arrêts, nous arriverons à destination, à Orgun E. De leur côté, les équipages des deux Chinook repartent aussitôt car ils n'ont pas encore fini leur mission. Ils doivent déposer plusieurs caisses de matériels dans un autre avant-poste, encore plus isolé, avant de pouvoir rentrer à Khorst. 
 

 

Dans les provinces frontalières (mercredi 17 juin)

La poussière jaune arrachée des montagnes désertiques colle aux Humvee et autres véhicules blindés qui rentrent dans le camp. Il a plu aujourd'hui sur la base américaine de Salerno. Nous sommes au Sud-Est de l'Afghanistan, dans la province de Khorst. 4.000 soldats américains, appartenant pour l'essentiel à la 4e brigade parachutiste de la 25e division d'infanterie, sont chargés d'assurer la sécurité de trois provinces frontalières du Pakistan.

Une zone passoire où les insurgés harcèlent l'armée afghane et attaquent les avant-postes américains. Les IED (ndlr : engins explosifs) y sont notamment monnaie courante. "On en trouve en moyenne quatre à cinq par jour. La plupart du temps, ils tuent des civils. Depuis notre arrivée, nous n'avons eu en revanche aucune perte liée à ces IED. Nous abandonnons en effet progressivement nos vieux Humvee pour de nouveaux véhicules beaucoup plus résistants", nous explique le major Matthew Gregory.

Dehors, alors que la nuit approche, des Américains font une partie de basket. Un peu plus loin, sur un terrain de volley, les employés afghans du camp s'affrontent. L'un d'eux, le traducteur du major Gregory, nous confie avoir pris la décision d'envoyer toute sa famille à Kaboul. Les derniers membres sont partis ce matin. Leurs voisins sachant qu'il travaillait sur la base américaine, cela devenait trop dangereux poux eux de vivre à Khorst. Comme les autres employés, il va désormais dormir sur la base. La nuit s'installe. Dans le ciel, des hélicoptères de combat tournent autour du camp. Ils s'entraînent au tir de combat.

Demain, nous partons pour un avant-poste situé à la frontière pakistanaise.

 

Bagram, ou le barnum de la base américaine (mardi 16 juin)

Des nuages gris s'accrochent aux montagnes qui ceinturent la base militaire américaine de Bagram. "Il va pleuvoir", commentent les Afghans avec un large sourire, ravis de voir l'été et sa chaleur étouffante arriver avec retard. Nous sommes à une heure de voiture de Kaboul. L'ancien aéroport construit par les Soviétiques s'est transformé en ville garnison de 17.000 militaires, essentiellement américains. Le colonel Keith, notre guide au volant de son GMC, s'étonne du changement. "Incroyable, je suis  passé par  là il y a moins d'un mois et ils ont encore construit de nouveaux entrepôts...", lance-t-il.
 
Ici, pas de répit. Dans le ciel, des avions-cargos sont à l'approche. Quelques instants plus tard, ce sont des F16 qui atterrissent tandis que  les convois de camions arrivés du Pakistan déposent de lourds chargements dans une sorte de champ périphérique qui leur est dédié. L'armée américaine commençant  à déployer de nouveaux contingents de marins plus au Sud, elle a en effet besoin d'espace pour assurer la logistique. Les constructeurs afghans sélectionnés sur le volet travaillent sans relâche. Une usine de purification des eaux  usées est ainsi en cours de construction, la cimenterie tourne à plein régime, tout  comme la centrale électrique.
 
La nuit, l'agitation ne semble jamais devoir cesser. Bagram, c'est en effet aussi un hôpital égyptien qui accueille les civils afghans blessés ou gravement malades et  un centre de détention où 400 prisonniers sont enfermés dans le plus grand secret.  Mais la prison, tout comme la piste d'envol, ne sont pas au programme de la visite du colonel Keith, de la division média de Bagram.

Début de campagne

La campagne pour l'élection présidentielle du 20 août a officiellement commencé ce mardi 16 juin. Elle est placée sous le signe des violences des talibans. Malgré l'aide des forces internationales, l'actuel président Hamid Karzaï, candidat à sa propre succession, n'est en effet pas parvenu à les endiguer. Les tensions pourraient encore s'aggraver avec l'arrivée de 21.000 soldats américains en renfort d'ici au scrutin.

Hamid Karzaï, vainqueur en 2004 avec 55,4% des voix, part favori malgré ce mauvais bilan dans le domaine de la sécurité. Au total, 41 candidats, dont deux femmes, se présentent à cette seconde élection présidentielle au suffrage universel direct de l'histoire du pays. Parmi eux,  Ashraf Ghani, ex-ministre de l'Economie, est considéré comme le principal rival de Hamid Karzaï. Les observateurs craignent néanmoins une abstention massive motivée par la peur des violences et la défiance à l'égard de la classe politique.

Par Patricia ALLEMONIERE, envoyée spéciale en Afghanistan le 16 juin 2009 à 10:28
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8 Commentaires

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  • Fabrizio, le 25/06/2009 à 11h45

    Trop de " blabla " .. des vidéos courtes seraient bien plus efficaces que ces longs discours dans un monde ou tout doit aller vite. Une image est plus efficace que 10.000 mots .

  • Lucrèce, le 23/06/2009 à 21h19

    Vétéran de l'opération "Provide comfort", Irak 1991,je revis au travers de vos reportages des sensations enivrantes ,comme seule la logistique américaine déployée sur des terrains d'opération désertiques,et la découverte de populations si différentes peuvent en procurer.Patricia Allemonière,vous faites honneur à votre profession.

  • G.Sassier, le 22/06/2009 à 21h17

    22/06/09 Oui, un beau reportage vivant, humain et vrai ! Quel mérite que celui de ces soldats engagés dans des opérations bien difficiles et risquées certes contre un ennemi souvent invisible et déterminé comme ce fut le cas au Vietnam. Il semblerait que les modalités de la guerre, je veux dire les buts poursuivis, aient enfin changé pour parvenir au résultat tant espéré ! Mais l'entreprise est-elle à la hauteur de cet espoir ?

  • Oll, le 19/06/2009 à 15h01

    Quel courage et quel bel article Madame Allémonière ! Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu un article aussi bien fait et relatant des faits de terrain. Dommage que cela soit a propos de la guerre - quand vous reviendrez, continuez à écrire s'il vous plait.

  • Pilote, le 18/06/2009 à 17h38

    Il est tout de même préférable de dire ROTOR plutôt que "rotateurs".... sans commentaire :-)

  • Michel, le 18/06/2009 à 10h56

    Si l'article est bon, la cause reste à méditer. Souvenez-vous des Soviétiques sur ce même terrain ? Quels résultats ? Souvenez-vous des Américains au Vietnam ? Souvenez-vous des Français en Indochine? En Algérie? Et actuellement des Forces US en Irak ? Faîtes le bilan.

  • Didier75, le 17/06/2009 à 12h53

    Merci et bravo Madame pour ce reportage. J'admire ces personnes courageuses, prêtes à se déplacer sur un théatre d' opération comme correspondant(e) de guerre.

  • DIDIER, le 16/06/2009 à 22h36

    L'approche du Président OBAMA semble bien diférente avec l'Afghanistant qu'avec l'IRAN pourtant dans un cas le terrorisme s'il est avéré pour l'Afghanistan il est larvé pour l'IRAN. Or c'est maintenant qu'il faut peut-être être plus circonspect avec l'IRAN d'autant que d'un côté le peuple est déjà sous controle des talibans alors que de l'autre il souhaite sortir d'une situation dictatoriale. C'est comme cela que l'IRAK s'est retrouvé avec un Sadam Hussein dont BUSH a voulu se débarrasser de façon maladroite. Il n'est pas facile de ne pas s'ingérer dans la politique d'un pays tout en préservant sa défense.

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