© AFP/ECCC/M. Peters
Cambodge : Douch, l'ancien Khmer rouge, écope de la perpétuité
Le directeur de la prison de Phnom Penh sous le régime cambodgien des Khmers rouges, où 15.000 personnes ont été torturées et exécutées, a été condamné en appel à la perpétuité vendredi.
Publié le 03/02/2012
Plusieurs centaines de personnes s'étaient rassemblées devant le tribunal pour suivre le jugement, qui a été diffusé en direct par la télévision. Ce lundi, au terme d'un procès hautement symbolique et extrêmement suivi par tout le Cambodge, l'ex-Khmer rouge "Douch", 67 ans, a été condamné à 30 ans de prison pour crimes contre l'humanité. "Douch" était jugé pour avoir dirigé la prison de Tuol Sleng, aussi appelée S-21, un ancien collège de Phnom Penh, où 15.000 personnes ont été torturées et exécutées entre 1975 et 1979.
Ce jugement est l'aboutissement de la première procédure du tribunal parrainé par l'ONU, qui avait été créé en 2003 après d'interminables tractations entre le Cambodge et la communauté internationale et qui n'a commencé ses activités que trois ans plus tard. Dans un premier temps, le tribunal a annoncé que l'accusé, de son vrai nom Kaing Guek Eav, était condamné à 35 ans de prison avant de réduire la peine à 30 ans en raison d'une période de détention illégale, à l'époque où le tribunal à participation internationale n'avait pas encore été mis en place. Cette peine est inférieure aux réquisitions du procureur, qui avait réclamé en novembre 2009 quarante ans de prison. L'ancien bourreau, qui répondait de crimes de guerre et crimes contre l'humanité, était passible de la perpétuité.
"Responsable émotionnellement et légalement"
Plusieurs autres ex-dirigeants Khmers rouges attendent encore d'être jugés, dont le "frère numéro 2" Nuon Chea, en principe en 2011. "Le frère numéro 1", Pol Pot, est décédé en 1998. "Douch", bourreau méthodique et zélé du mouvement communiste radical de Pol Pot, reste à ce jour le seul cadre khmer rouge à avoir plaidé coupable dans un procès qui aura révélé, jusqu'au bout, sa terrifiante ambiguïté. Converti au christianisme dans les années 1990, il a plusieurs fois demandé pardon aux rares survivants et aux familles des victimes, demandant même à être condamné "à la peine la plus stricte". Mais la personnalité de Kaing Guek Eav n'a jamais fait l'unanimité. Quand son avocat français, Me François Roux, décrivait les remords sincères d'un homme soucieux de "revenir dans l'humanité", rescapés et accusation dénonçaient des "larmes de crocodile". Pendant tout le procès entre mars et novembre 2009, ce petit homme aux cheveux gris et au regard puissant a pourtant admis l'inadmissible, endossant la torture, la cruauté en guise de méthode politique, les exécutions, la terreur qui régnait à Tuol Sleng, la prison khmère rouge de Phnom Penh. "Je suis responsable émotionnellement et légalement", a-t-il déclaré.
Né le 17 novembre 1942 dans un village de la province de Kompong Thom, au nord de Phnom Penh, "Douch" a été professeur de mathématiques avant de rejoindre les Khmers rouges en 1967 "pour libérer (son) peuple et non pour commettre des crimes". Après la chute du régime en 1979, il a continué d'appartenir au mouvement et travaillé pour des organisations humanitaires, avant d'être découvert en 1999 par le photographe irlandais Nic Dunlop. "Méticuleux, consciencieux, attentif à être bien considéré par ses supérieurs" selon les psychiatres, le tortionnaire a tenu une administration rigoureuse des activités de la prison, fournissant trois décennies plus tard de précieuses données aux juges et aux historiens.
Mais s'il n'a rien renié de son rôle de patron de l'établissement, s'il a parfois fondu en larmes à l'évocation de son passé, Douch n'a pour autant avoué aucune exécution personnelle. Il a donné l'image d'un homme prisonnier d'une doctrine, incapable de dire non. Et, surtout, a refusé d'endosser un rôle politique au sein du régime de Pol Pot, se réfugiant derrière la peur d'être abattu pour justifier son zèle. Le procureur international William Smith a décrit son "enthousiasme et sa méticulosité dans chacune de ses tâches", mais aussi sa "fierté" de diriger cette usine à torture et "son indifférence à la souffrance" d'autrui. L'ethnologue français François Bizot, trois mois captif de Douch en 1971 dans la jungle, a évoqué pour sa part la "sincérité fondamentale" du tortionnaire. "Jusque là, je considérais (...) qu'il y avait des monstres auxquels je ne pourrais jamais ressembler", a témoigné le chercheur. Mais "j'avais en face de moi un homme, communiste, marxiste (...) prêt à donner sa vie pour la Révolution, et qui accomplissait la mission qui lui avait été attribuée". Au dernier jour de son procès, Douch avait de nouveau admis ses crimes dans la lecture monocorde d'un texte procédural. Avant d'arguer qu'il n'était qu'un serviteur et non un haut responsable du régime de Pol Pot, et qu'il échappait donc aux compétences du tribunal.
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