Mustafa Qadri est chercheur sur le Pakistan à Amnesty International.
TF1 News : Fin septembre, une femme a été tuée avec sa fille à Islamabad juste après avoir déposé une demande de divorce.
Mustafa Qadri : Ce crime est choquant. Mais il ne s'agit malheureusement que de la partie émergée de l'iceberg des violences domestiques subies par les femmes au Pakistan. Le problème est plus que récurrent. Nous recevons régulièrement des rapports sur des femmes attaquées, tuées, menacées dans tout le pays, quelle que soit leur ethnie, leur religion ou leur statut social, qu'elles soient engagées en politique, membres de la société civile ou simples citoyennes. Donner un chiffre global est en revanche très difficile.
TF1 News : Pourtant, des lois punissent ce type de violences (ndlr : le Pakistan dispose depuis 2004 d'une loi contre les crimes d'honneur et d'une autre contre les violences domestiques depuis 2009). Ne sont-elles pas respectées ?
M.Q. : Souvent, les autorités ne peuvent pas ou ne veulent pas faire respecter les lois protégeant les femmes. Certaines attaques sont en effet présentées comme des conséquences de vendettas où la femme est prise à partie et non comme des attaques spécifiques. En laissant faire sous ce faux prétexte, les autorités permettent aux abus de continuer car cela instille un sentiment d'impunité. La police, corrompue, est aussi une autre source de problème : les policiers intimident les victimes en leur disant que si elles ne leur donnent pas d'argent, ils n'enquêteront pas, voire qu'ils leur créeront des difficultés supplémentaires.
Mais plus globalement, ce ne sont pas seulement les lois censées défendre les femmes qui ne sont pas respectées. Il s'agit plutôt d'un problème général lié aux difficultés du respect, ou plutôt du non-respect, de la loi et de l'ordre dans le pays. Et dans ce genre de situation, quand la justice n'est plus respectée, ce sont toujours les plus vulnérables qui sont les premières victimes. Au Pakistan, ce sont les femmes, qu'elles appartiennent à une minorité ethnique ou à une riche famille.
TF1 News : Le droit tribal, en vigueur dans les régions près de la frontière afghane, est-il encore plus problématique ?
M.Q. : Le problème du droit tribal est, lui aussi, lié au problème général du non-respect de loi au Pakistan. La loi pakistanaise est une loi civile et séculière, auquel est soumis le droit tribal. Tout dépend donc de la volonté des autorités de la faire appliquer. Au-delà du droit tribal, c'est surtout le sentiment d'impunité qui entre en compte. La preuve : quand un cas est médiatisé ou lorsqu'une femme porte plainte, les critiques sont unanimes contre l'auteur. Une pression s'exerce alors sur le gouvernement et sur les autorités judiciaires pour instruire l'affaire et faire condamner les coupables.
![]() | "Nous sommes optimistes mais le combat sera long" |
TF1 News : Au-delà des violences qu'elles peuvent subir, quelle est la situation des femmes au Pakistan ?
M.Q. : C'est très difficile d'être une femme au Pakistan. Un exemple : quand des femmes réussissent à devenir parlementaires dans le nord-ouest du pays ou même au parlement fédéral, elles sont complètement ignorées et ne disposent pas du même temps de parole que les hommes.
Nous sommes cependant optimistes pour l'avenir. Des enquêtes ont été menées dans les endroits les plus reculés, notamment ceux où sont installés Al-Qaïda et les talibans. Elles montrent que même les hommes veulent que les femmes et les enfants aient accès à l'éducation et au travail. Il y a donc un consensus pour que les femmes obtiennent davantage de place dans la société pakistanaise. Moins vulnérables, elles seront ainsi mieux protégées. Mais le combat sera long.
TF1 News : Comment expliquer malgré tout qu'une femme, Benazir Bhutto, ait dirigé le Pakistan comme Premier ministre ?
M.Q. : Une société est toujours faite de contradiction -ce qui n'excuse pas bien entendu les violences contre les femmes. Le Pakistan a les capacités pour surprendre, avec notamment une société civile active, un mouvement pro-démocratie fort et des femmes courageuses qui défendent les droits de l'homme. N'oublions pas non plus que 33% des parlementaires sont des femmes.











