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Charia : "tout dépend de la manière de l'appliquer"

Fabrice Aubert par
le 25 octobre 2011 à 17h42 , mis à jour le 26 octobre 2011 à 10h19.
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5min
Archives : prière à La Mecque, 5 juin 2008

Archives : prière à La Mecque, 5 juin 2008 /

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MondeINTERVIEW - Alors que les Occidentaux s'inquiètent de son rétablissement en Libye, l'islamologue Mathieu Guidère explique sur TF1 News ce qu'est exactement la charia et relativise les craintes qu'elle engendre en dehors des pays musulmans.

Mathieu Guidère est professeur d'islamologie et de pensée arabe à l'Université de Toulouse II. En 2011, il est l'auteur du livre Le choc des révolutions arabes (Editions Autrement).
 
TF1 News : Comment définir la charia ?
Mathieu Guidère :
C'est un ensemble de règles morales et pénales qui régissent la vie d'un musulman. Ces règles proviennent du Coran ou de la tradition du prophète, la Sunna. Certaines sont écrites  -les "Hudud"- et  se référent directement au Coran. Les autres, écrites ou non mais toujours inspirées du Coran et de la Sunna, sont laissées à l'appréciation du juge du droit musulman, le cadi. Ce dernier a appris non pas le code civil de son pays mais la législation musulmane dans une faculté de théologie avant de passer un concours et d'être nommé par le ministre de la Justice.

Aujourd'hui, presque tous les pays musulmans ont un système judiciaire mixte hérité de la colonisation française et britannique. Ils allient les tribunaux civils, mis en place par la France et le Royaume-Uni, et les tribunaux islamiques. En règle générale, les tribunaux islamiques s'occupent des affaires du code personnel (famille, mariage, divorce...). Les tribunaux civils, plus modernes, sont quant à eux en charge du commerce, du droit des sociétés.

TF1 News : Quelles sont les règles écrites de la charia ?
M.G. :
Elles correspondent à  des délits et des peines précis. La peine du fouet (100 coups) est infligée pour des rapports sexuels hors mariage, la "fausse-imputation" de ce crime (80 coups) ou la consommation d'alcool (de 10 à 100 coups). La lapidation concerne l'adultère entre une femme et un homme mariés. L'amputation (main droite et/ou pied gauche) punit le banditisme et le vol à main armé. Enfin, la peine de mort s'applique pour l'apostasie (l'abandon de l'islam par un musulman), la rébellion et l'insurrection.

TF1 News :  Et quelles sont les peines laissées à l'appréciation du juge musulman ?
M.G. :
Ce sont les peines de correction. Elles dépendent de la circonstance et de la gravité des faits et de la personnalité de leur auteur : nombre de coups de fouets, prison, amende ou peine morale, voire religieuse (comme le jeûne par exemple).

exergue"Il y a autant de manières d'appliquer la charia que de pays musulmans"


TF1 News :  Quels sont les pays qui appliquent la charia ?
M.G. :
Quasiment tous les pays musulmans. Mais il y a autant de manières d'appliquer la charia que de pays. Ceux qui l'appliquent strictement sont le Pakistan, l'Afghanistan, le Soudan, l'Arabie saoudite, la Somalie (dans la partie gérée par les rebelles islamistes "Shebab") et l'Iran.  Certains pays considèrent en revanche que les peines physiques (lapidation, amputation..) sont dépassées. D'autres les conservent à titre uniquement dissuasif, mais ne les prononcent plus. 

TF1 News :  L'annonce du rétablissement de la charia en Libye gêne les Occidentaux, qui soutiennent le CNT.
M.G. :  Mouammar Kadhafi avait déjà rétabli en partie la charia en 1993, principalement pour les affaires familiales. Ce qui change vraiment aujourd'hui en Libye, c'est sa future application aux affaires civiles. Et cela peut s'expliquer pour une raison économique : les pays musulmans qui ont adopté les règles occidentales pour le commerce ont moins résisté à la crise que ceux où la "finance islamique" est toujours appliquée.

TF1 News : Pourquoi  ?
M.G. :
 Les principes de la "finance islamique" permettent d'éviter certains abus. Il est par exemple interdit de pratiquer l'usure lors d'un prêt, interdit de s'enrichir sans projet concret (ce qui empêche de fait la spéculation) ou encore de faire du commerce avec des substances prohibées par l'islam comme l'alcool ou le tabac. Evidemment, la "finance islamique" est plus réduite. Mais elle est aussi plus solide.

exergue"Distinguer ce que permet le droit musulman et la réalité" 


TF1 News :  Mustapha Abdeljalil parle aussi cependant de rétablir la polygamie. Cela peut choquer en Occident.
M.G. :
  Là aussi, tout est affaire d'application. Aujourd'hui, de tous les pays arabo-musulmans, seule la Tunisie interdit formellement  la polygamie. Pour les autres, certes, le Coran dit qu'un homme peut avoir jusqu'à quatre femmes. Mais à condition d'être équitable et d'offrir à sa 2e, 3e voire 4e épouse exactement les mêmes "prestations" que la première. Il doit alors le prouver devant un juge musulman. Et dans les faits, c'est très souvent refusé. Il faut donc bien distinguer ce que le droit musulman formel prévoit et la réalité car il y a une très grande différence.

Chaque règle de la charia ayant une explication, il faut aussi remettre la décision d'Abdeljalil dans le contexte libyen. Selon les estimations, la guerre a fait 50.000 victimes.  Il y a aura donc également de nombreuses veuves de guerre. Or la tradition de la polygamie a été instaurée par le prophète après la perte de beaucoup d'hommes dans les guerres de son époque. Il avait alors épousé certaines veuves pour subvenir à leurs besoins. Cela s'est ensuite répété dans l'histoire musulmane. Dans un contexte de guerre et de pertes masculines importantes, il est fort probable qu'un cadi ne discute pas trop le choix d'un homme de devenir polygame. Mais, ensuite, c'est beaucoup moins évident.
 

TF1 News :  La charia est-elle compatible avec le concept de démocratie à l'occidentale ? 
M.G. :
  Globalement, oui, sauf pour les libertés personnelles (liberté de culte, liberté de changer de religion et liberté sexuelle) et le droit des femmes. Au-delà du divorce et de la polygamie, l'égalité stricte entre hommes et femmes n'est pas totale, notamment en matière d'héritage (une femme hérite de la moitié de ce que touche un homme) et de témoignage (il faut deux femmes témoins pour un seul homme). 
exergue"La charia, futur curseur de l'ouverture des islamistes"

TF1 News : La charia est-elle néanmoins aujourd'hui appliquée dans un cadre qui s'approcherait de la démocratie comme nous l'entendons ?
M.G. :
  Il est très difficile de répondre à la question car elle repose sur des réalités complexes. La Turquie, pays laïc, est une démocratie musulmane qui s'inspire de la charia sans l'appliquer. A l'inverse, l'Iran est une république islamique qui applique la charia mais qui n'est pas démocratique puisque le Guide religieux, désigné, décide de tout, et ce même si le président et le parlement sont élus au suffrage universel. Au risque de choquer, on pourrait dire que le confessionnalisme libanais permet à la charia d'être appliquée dans un cadre démocratique puisque les musulmans libanais peuvent éventuellement aller voir le cadi pour régler leurs affaires personnelles et familiales.

TF1 News : Plus globalement, la percée des islamistes en Tunisie, et probablement en Egypte le mois prochain, vous surprend-t-elle ?
M.G. :
  Pas du tout. Tous les régimes autoritaires qui ont tenu les pays arabes ces dernières décennies étaient en total décalage avec la masse populaire et la culture de ces peuples. Traditionnalistes, ils ont une forte identité arabo-musulmane qui s'oppose aux élites occidentalisées. Le printemps arabe conduit donc à un retour à la normale, où l'on redécouvre, par exemple, que la Tunisie est un pays musulman. Il est donc fort probable qu'Ennahda finisse par s'appuyer sur la charia à un moment ou à un autre.

A l'avenir, je pense d'ailleurs que l'alternance dans ces pays se fera entre les islamistes conservateurs, plutôt à droite, et les islamistes progressistes, de gauche. Et ce qui les distinguera, c'est justement leur degré d'application et d'appréciation de la charia. Ce sera le curseur qui montrera ou non leur ouverture.

Commenter cet article

  • etudiant81 : C'est faux : seul un pays laïc qui respecte la liberté de religion peut être démocratique.

    Le 29/10/2011 à 19h55
  • -sfcm- : Moi je suis pour une pays atheiste. Seul l'atheisme peut etre sinonyme de liberté

    Le 26/10/2011 à 16h38
  • le_chieur : Vous faites erreur, en 1979 Giscard avait proposé au Shah d'Iran ni plus ni moins que d'éliminer discrètement le "vieux". C'est le Shah qui a refusé, et c'est après le refus qu'il fût placé à Neauphle-le-Château

    Le 26/10/2011 à 16h21
  • star83190 : Oui avec Sarkozy le croquemort de la France , en 2012 il faut s'en débarrasser, de lui et du PS caviar qui va nous plonger dans un marasme plus bas encore que Sarkozy, allez vite Marine vite

    Le 26/10/2011 à 13h50
  • head4 : De toute maniere ca va deferler vers l'Europe, les USA ont encore gagne, en mettant le souk dans des pays auxquels il n 'y avaient aucun risque pour soi-disant la democratie. Alors svp, arretez de voter pour des gens pro-americains, mondialistes,je fais reference a l'umps, qui ruinera notre pays encore plus. Parce que la prochaine guerre sera en europe.

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