"Les Français sont tout sauf des moutons"

Par Propos recueillis par Renaud PILA, le 22 avril 2005 à 11h27 , mis à jour le 25 avril 2005 à 17h34

Invité du Chat tf1.fr -TNS Sofres, Brice Teinturier, directeur du département Opinion de TNS Sofres a répondu pendant une heure jeudi aux questions des internautes. Selon lui, "le sondage n'est qu'un instrument d'information et chaque citoyen en fait ce qu'il veut".

T'Chat teinturier 190*140

Jack (i-mode) : Le oui en hausse selon CSA, un BVA avec le non en forte hausse... Qui croire ? 

Brice Teinturier : Je comprends cette réaction. Il y a certes une homogénéité dans les enquêtes des instituts mais un écart qui peut être perturbant. Il faut retenir deux choses : premièrement, toutes les enquêtes sont d'accord sur un non majoritaire et deuxièmement, l'opinion n'est pas stabilisée car le débat continue et met de nouveaux arguments sur la scène publique. Les électeurs sont soumis à un flux d'informations en faveur du oui et du non et peuvent être sensibles à des arguments différents.

José (i-mode) : A-t-on déjà vu deux inversions de tendance dans une campagne ? On en est déjà à une... 

Brice Teinturier : C'est une très bonne question… Deux inversions, je n'en ai pas en mémoire. La cristallisation du vote accrédite l'idée que les courbes ne se croisent plus. Mais dans le cas de Maastricht par exemple, il ne fallait pas exclure un double croisement des courbes.

Micheline (i-mode)| : A quoi attribuez-vous la montée du oui selon CSA ? Erreur du sondeur ou effet Chirac à retardement ?

Brice Teinturier : je ne peux pas commenter le sondage d'un de mes confrères alors que je n'ai pas cette tendance dans mes propres instruments. En revanche, l'intervention de Chirac a certes été très mauvaise pour l'homme Jacques Chirac car il est apparu en décalage avec les jeunes, mais elle a permis de mettre dans la controverse et dans le débat d'autres arguments en faveur du oui. C'est très important. Une émission de télévision ne crée jamais une inversion brutale de tendance mais elle peut amorcer un deuxième temps dans la campagne.

Pacific : Comment choisissez vous les gens pour effectuer vos sondages ?

Brice Teinturier : On part des données INSEE qui nous donnent des quotas sur les différentes catégories socio-professionnelles dont on se sert. Pour être représentatif, on a également des quotas en terme de régions et de tailles de communes. A partir de là, on appelle des milliers de Français et on retient ceux qui sont nécessaires pour remplir les quotas (âge, sexe, profession..) et pour obtenir au final les mille constituent un échantillon représentatif.

Jimmy Conway : Qu'est-ce qui différencie la Sofres des autres instituts dans la méthode ? 

Brice Teinturier : Dans le cas des élections régionales, j'ai travaillé différemment en tenant compte des difficultés lors de la présidentielle de 2002. Les sondages régionaux étaient faits en face à face. Nous présentions une urne, un bulletin de vote et l'interviewé votait. Cela a expliqué la grande précision des intentions de votes.

Nous conduisons également par téléphone des travaux de recherche pour analyser les différences entre ces deux modes de sondages. Aujourd'hui, on ne peut pas dire qu'une méthode est mieux que l'autre. Il y a d'autres choses qui interviennent et qui peuvent jouer sur la qualité des résultats, les techniques d'échantillonnage et de redressement, par exemple.

Florian : Pensez vous que c'est vraiment une bonne chose de publier des sondages a quelques jours des scrutins ? 

Brice Teinturier : Pourquoi est-ce que ça ne serait pas une bonne chose ? Le sondage est un instrument d'information et chaque citoyen en fait ce qu'il veut. Ce qui est intéressant, c'est l'argumentation de ceux qui veulent les interdire. Souvent, ceux-ci estiment que les Français sont des moutons influençables par les résultats publiés. Si c'était vrai, on serait dans un phénomène cumulatif tout au long de la campagne. Or les Français sont tout sauf des moutons.

Phil : N'est-il pas gênant de voir brandir l'épouvantail du 21 avril pour le référendum du 29 mai ? Un vote non du 29 mai est-il équivalent au "vote Le Pen" du 21 avril ?

Brice Teinturier : Le vote non n'est pas encore sorti des urnes, donc attendons. Ensuite, ne simplifions pas l'enjeu et l'analyse. Si le non l'emporte, ce sera certes pour des raisons communes au 21 avril, mais également pour d'autres raisons.

Michel : Redressez-vous les intentions de vote au référendum ? Selon quels critères ? Quels sont les résultats bruts de vos sondages ?

Brice Teinturier : J'enseigne à Paris I et il me faut souvent deux heures pour expliquer aux étudiants ce qu'est le redressement ! Ici, c'est difficile. Nous ne redressons pas l'intention de vote mais l'échantillon. Dans un échantillon, on doit être représentatif politiquement. Pour cela, la seule façon d'agir, c'est de poser une question de reconstitution d'un vote antérieur. Nous pouvons alors comparer ce que les gens disent avoir voté et la réalité. Cela nous permet de redresser l'échantillon et non l'intention comme on le dit de manière fausse. Il n'y a pas de tripatouillage mais il y a des techniques de redressement qui permettent de mieux saisir la réalité d'un vote

Pierre : On voit dans votre sondage que la place de la France dans l'Europe importe plus pour les Français que la situation sociale. N'êtes-vous pas étonné par cette priorité, assez abstraite tout de même ?

Brice Teinturier : C'est une bonne remarque. Les partisans du non sont davantage sensibles à la politique économique et sociale; le non se nourrit de la contestation sociale. Ce sondage montre aussi que les Français ont compris l'enjeu européen du référendum. Les Français ont bien compris qu'il s'agissait de l'Europe; ce n'est donc pas un vote sanction au sens classique du terme où l'enjeu est détourné pour envoyer un message au gouvernement. Mais la situation nationale est forcément prise en compte et elle joue beaucoup.

Michel : Les jeunes sont-ils plutôt en faveur du oui ou du non ? S'ils sont majoritairement en faveur du non, l'abstention de la jeunesse pourrait, contrairement à ce qu'on entend dire, favoriser la victoire du oui ? Qu'en pensez-vous ?

Brice Teinturier : Très bonne remarque. Les jeunes ont en effet basculé en faveur du non; seuls les plus de 50 ans votent oui. Et il est vrai que les jeunes sont plus abstentionnistes que le reste de la population, de même que les catégories populaires. Nous tentons de prendre cet aspect en compte dans nos enquêtes car c'est un enjeu du vote.

Damoose : Le non atteint aujourd'hui dans les intentions de vote des niveaux que n'atteignait pas le oui lors du référendum de Maastricht. En tenant compte de ce précédant et en vous appuyant sur l'ensemble des campagnes référendaires en France, estimez-vous que le oui a encore une chance de l'emporter ?

Brice Teinturier : Oui. Parce que la grille de lecture n'est pas totalement fixée et que la fluidité est encore importante. Il est clair que jusqu'à maintenant, toutes les enquêtes donnent le non gagnant. Mais il reste 40 jours de campagne...

Eone : Dans les enquêtes, le clivage gauche-droite a-t-il encore une existence face à la question européenne ?

Brice Teinturier : Il a une pertinence. Le oui est très majoritaire à droite, minoritaire à gauche. Les clivages politiques restent très explicatifs des attitudes. Cette variable politique a permis de montrer que la montée du non se faisait surtout à gauche. Toutefois, sur l'Europe et dans le cadre de ce référendum, le oui et le non transcendent les familles politiques.

Jean-Baptist : Avez-vous une idée de l'effet d'un non français sur les référendums à venir dans les autres pays ?

Brice Teinturier : Sur les référendums à venir, non. En revanche, il y aurait forcément un effet en Europe si le non passait. Au niveau des dirigeants, il serait un coup d'arrêt pour plusieurs processus politiques. Il faut en effet que tous les pays ratifient le traité pour qu'il soit ratifié. Les électeurs français ont donc une responsabilité historique.

Mia : Le "oui" n'est-il pas en panne d'arguments ? 

Brice Teinturier : Le oui n'est pas en panne d'arguments mais il a plus de difficultés à les faire entendre : l'argument de la puissance, de la nécessité de construire une Europe unie, celui de la paix, celui de la consolidation de la politique industrielle ou celui de l'affirmation de droits européens. Le problème n'est pas un problème de nombre d'arguments mais de crédibilité et d'audibilité. L'important est la signification du texte, les Français doivent avoir une compréhension claire de ce texte. Il ne mérite ni tant de critiques, ni tant d'éloge

Doud : Nous avons l'impression que ce référendum est plus un enjeu français qu' européen. Qu'en pensez-vous ? 

Brice Teinturier : Il y a d'autres enjeux liés à l'arrière plan de la présidentielle de 2007. Pour Fabius, Chirac ou Hollande, la victoire du oui ou du non est fondamentale. Ce qui devrait dominer la campagne, c'est notamment de savoir ce que ce traité apportera à la France ou non. Ce qui est clair, c'est que les partisans du gauche ont imposé le thème d'une Europe libérale qui menacerait la situation sociale de la France. L'absence de pédagogie joue fortement en France. Les critiques envers l'Europe sont continues et l'euro-scepticisme a augmenté ces dernières années.

Michel : Lionel Jospin va intervenir dans quelques jours à la télé. Quelle est sa cote d'avenir politique ? Peut-il jouer le rôle de sauveur du oui après l'échec de Chirac et se repositionner dans la course à l'Elysée ?

Brice Teinturier : Je ne pense pas que le oui l'emportera grâce à un sauveur quel qu'il soit. Lionel Jospin peut certes apporter sa contribution et sa crédibilité sur ce traité et les questions européennes. Mais la question de son avenir présidentiel ne se joue pas maintenant. Par ailleurs, personne ne pourra dire que si le oui se redresse, ce sera grâce à un tel ou un tel.

Damoose : Croyez-vous que ceux qui votent oui ont davantage lu le texte que les autres ?

Brice Teinturier : Dans la dernière enquête, les partisans du non semblent moins sensibles à ce que dit le texte à tous les niveaux (droits, services publics, etc...) que les partisans du oui.

Yoyo Paris : Croyez-vous à un revirement d'opinion soudain en faveur du oui juste avant l'élection du fait de l'importance de ce referendum ?

Brice Teinturier : Ce n'est pas à exclure. Plus la campagne va se poursuivre et plus on peut penser que la peur de faire une "grosse gaffe" avec le non, pourrait jouer en faveur du oui. Cela reste une hypothèse à vérifier.

Sophie : Dans votre baromètre, que regardez-vous en premier en terme de pertinence ? Les intentions de vote ou le pronostic de victoire ?

Brice Teinturier : On ne regarde pas prioritairement le pronostic de victoire. Il n'est pas un indicateur de prédiction du vote. Il est intéressant pour savoir si les Français revoient leur vote en faveur du oui quand ils voient le non vainqueur. Pour l'instant, ils continuent à vouloir voter non. Si l'opinion pense que le non affaiblira la France, les gens voteront peut-être plus pour le oui. S'ils considèrent que cet argument est fallacieux, le non restera élevé. 

Par Propos recueillis par Renaud PILA le 22 avril 2005 à 11:27
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles Monde
  

Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

       Chargement en cours...
      Alertez-nous
        alertez-nous

        Témoin d'un événement ?

        Alertez la rédaction !

        Envoyez une alerte

        A lire aussi
        logAudience