
Le 20 février dernier, les Espagnols ont voté pour ratifier la Constitution : ils l’ont approuvée à près de 80% et le non a obtenu 13%. Le scrutin a néanmoins été marqué par une forte abstention (58%). Comment l’expliquer, notamment au regard du fait que l’Espagne est l’un des pays les plus europhiles, si l’on en juge par l’Eurobaromètre ?
Il y a deux explications. D’une part, le processus est allé très vite. D’ailleurs, les Espagnols ont regretté ou critiqué la précipitation avec laquelle le référendum a été convoqué. Or, nous, Français, sommes bien placés pour savoir que ce texte constitutionnel est assez complexe et mérite des explications. D’autre part, il est fondamentalement vrai que les Espagnols sont europhiles. Mais il ne faut pas oublier que le gouvernement en place moins d’un an auparavant refusait cette Constitution européenne. Or ce gouvernement a perdu les élections en mars 2004 et ne s’est pas totalement « évanoui ». Les forces qu’il représentait restent importantes.
Les réticences que beaucoup pouvaient nourrir à l’encontre de la Constitution – parce qu’Aznar lui-même y était hostile - ne se sont pas volatilisées du jour au lendemain. Il est donc déjà bien que toutes ces réticences se soient davantage traduites dans l’abstention que dans le vote contre.
Quelles sont les principales forces du oui et du non en Espagne ?
Compte tenu des résultats, il n’est pas étonnant de constater que parmi ces 76% de Oui se retrouve la totalité des préférences politiques, des catégories socio-professionnelles et la ventilation hommes-femmes. Ce qui est davantage révélateur, c’est la structure du non. Elle résulte d’abord du fait que seulement 2 forces politiques ont appelé à voter non : l’ex-parti communiste et les indépendantistes catalans. Avec de surcroît dans le cas des indépendantistes catalans cette circonstance amusante qui est que l’unique raison pour laquelle ils appelaient à voter non, était la non-reconnaissance du catalan comme langue officielle de l’Union européenne, alors que pour le reste, la Constitution leur allait !
Quant aux ex-communistes, ils ont tenté en Espagne la même opération que les communistes en France : essayer de coaguler autour d’eux toute l’opposition possible, aussi disparate fût-elle. Mais il est intéressant de constater que dans les quartiers très chics de Madrid, le non a réalisé un score supérieur à la moyenne. Il y a également eu du côté de l’électorat d’Aznar une part de réticence que la campagne n’est pas parvenue à surmonter.
Justement, quels grands thèmes ont été développés au cours de la campagne ?
Les grands thèmes de la campagne du Oui ont été classiquement ceux de la nécessité de la construction européenne, de ses apports et de la praticabilité d’une Europe qui ne peut plus fonctionner à 25 selon des règles établies pour 6 puis bricolées pour 15. Un fait d’autant plus intéressant que l’Espagne il y a 20 ans se trouvait dans l’état où se trouvent aujourd’hui les nouveaux entrants. Il y a 20 ans, on craignait l’entrée de l’Espagne : les Français redoutaient les délocalisations massives vers l’Espagne, la Grèce ou le Portugal. Or 20 ans plus tard, ces pays ont fait des progrès formidables grâce à l’Europe (niveau de vie, nouveaux débouchés). Toutes les craintes de l’époque se sont donc révélées infondées. Les Espagnols sont mieux placés que quiconque pour mesurer le chemin parcouru au cours des 20 dernières années pour et grâce à l’Europe.
Donc la question européenne dépasse le clivage gauche-droite en Espagne.
Absolument.
N’y a-t-il pas des nuances, voire des différences entre la vision européenne du PSOE et celle du PP ?
Si, bien sûr, mais ces nuances n’ont pas occupé une place dominante dans la campagne. Le différentiel dans la campagne, c’est que le PSOE était beaucoup plus allant et que le PP – on peut le comprendre, il venait de subir un échec électoral inattendu – n’était pas aussi actif que les partis de droite peuvent l’être dans la campagne française. Il n’en reste pas moins que le débat demeurait symptomatique, dans la mesure où gauche et droite prônaient la ratification de la Constitution, tout en disant qu’elle leur permettrait de prôner une politique de gauche pour le PSOE, de droite pour le PP.
Des résultats du référendum en Espagne, vous retenez davantage le score du oui que le taux d’abstention ?
Je ne retiens pas que cela. Mais il ne faut jamais oublier que les abstentionnistes votent avec les gagnants : quand un électeur s’abstient, il a ses raisons de le faire, mais, surtout, il n’a pas d’opinions arrêtées à un point tel qu’il veuille absolument faire valoir son point de vue. Il s’en remet en quelque sorte à ses concitoyens. Et un référendum ne perd pas en légitimité parce qu’il y a moins de participation. Il est tout à fait intéressant de noter que d’après les études post-électorales sur le référendum, les paramètres qui ont joué aussi bien sur l’abstention que sur le vote oui ou non se ramènent à un seul : le degré d’information. Plus les gens étaient informés, plus ils votaient, et plus ils votaient oui puisqu’ils ont été les trois quarts. Fondamentalement – et c’est là quelque chose qui mérite d’être médité pour la France – il y a eu de la part des Espagnols un sentiment de manque d’information et de compréhension sur les enjeux véritables du texte, sur son contenu réel, qui contribue très largement à l’explication du taux d’abstention. Les Espagnols n’y étaient pas hostiles, mais beaucoup des abstentionnistes avaient le sentiment de ne pas être suffisamment informés. En revanche, tous les votants – que ce soit oui ou non - l’ont fait en ayant le sentiment qu’ils avaient le niveau d’information minimal requis.
Pensez-vous que la future distribution de la Constitution soit de nature à créer une dynamique positive en France ?
Pas du tout. Et ce pour 2 raisons. D’abord, parce qu’un texte constitutionnel n’est pas immédiatement accessible. C’est de la démagogie que de faire croire le contraire ! Un texte constitutionnel quel qu’il soit est toujours compliqué et mérite des explications. Il faut donc que ces explications soient données. Malheureusement, la simple lecture ne se suffit pas à elle-même. L’autre raison, c’est que si on voulait vraiment donner l’information complète et nécessaire, il ne suffirait pas d’envoyer le texte de la Constitution : il faudrait également envoyer les textes des traités. Car enfin, ce sur quoi nous allons statuer le 29 mai, ce sur quoi les Espagnols ont déjà statué le 20 février, ce n’est pas pour ou contre la Constitution : c’est pour la Constitution ou pour le traité de Nice ! La vérité de la comparaison, c’est celle de ces 2 séries de textes. On ne juge pas la Constitution en elle-même. Si on voulait donner l’information complète, il faudrait informer sur les 2. Or malheureusement, nous savons que le degré de connaissance des Français et des Européens sur les traités actuels est souvent notoirement insuffisant.
Quelles leçons tirer de la campagne du référendum pour la campagne en France ?
Informer, informer, et encore informer. C’est cela dont les électeurs ont besoin. Une fois qu’ils sont informés, la réponse ne fait plus de doute : c’est trois-quarts oui et un quart non.
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