"Le sort de l'Europe se joue"

Par Propos recueillis par Sylvain LEFORT, le 11 avril 2005 à 17h06 , mis à jour le 20 avril 2005 à 17h27

Pascal Perrineau, directeur du CEVIPOF, analyse les enjeux du scrutin du référendum du 29 mai prochain. Il explique notamment pourquoi un " non " français n'aurait pas le même impact qu'un " non " danois ou irlandais.

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Quels sont les enjeux du prochain référendum pour la France ?

La France est un des pays fondateurs de l’Europe, elle a été de tous les rendez-vous importants de la construction européenne et la ratification du traité pour la Constitution européenne est, à l’évidence, un de ces rendez-vous. Les hésitations qui semblent traverser l’opinion montrent, plus de 12 années après Maastricht, que la France est saisie par le doute et qu’elle ne fait plus partie du club des pays qui ont un degré élevé de confiance dans les institutions européennes (comme cela est encore le cas pour la Belgique, l’Espagne, l’Italie ou encore le Portugal).

Or l’enjeu est de taille. Au travers de la ratification du traité établissant une Constitution pour l’Europe, c’est bien le sort de l’Europe qui se joue. Un « non » français n’aura pas le même impact qu’un « non » danois ou irlandais. Le « non » d’un pays fondateur du Marché commun aurait un écho majeur et signifierait le retour en force des logiques nationales et un coup d’arrêt au mouvement d’intégration européenne. Dans le passé, l’Europe a apporté aux pays du continent la paix, la croissance et l’ancrage dans la démocratie. Aujourd’hui ces missions restent essentielles même si tout cela paraît relever davantage de l’acquis que de l’avenir immédiat. Néanmoins, le maintien de la paix reste une question essentielle à l’heure où, il y a tout juste quelques années, la guerre a fait son retour sur le continent européen dans les pays de l’ex-Yougoslavie. La croissance et la prospérité sont des préoccupations quotidiennes dans des pays touchés par la crise et la fracture sociale. L’ancrage dans la démocratie est un acquis à consolider, particulièrement dans les nouvelles démocraties issues de la désintégration de l’Europe communiste. Et aucune démocratie, même vieille, n’est durablement protégée contre les menaces des populismes et des nationalismes xénophobes.

Et pour l'Europe ? 

Mais, au-delà de ces acquis à défendre et à renforcer, il y a la nécessité pour l’Europe de peser pour qu’elle exerce dans le monde les missions qu’appelle son poids géostratégique. La France isolée ne pèse pas lourd. La Constitution marque la première étape d’une capacité d’action à la mesure de l’influence économique, morale et culturelle de l’Europe et de ses composantes. Enfin, la Constitution inscrit dans le marbre la double logique intergouvernementale et communautaire de l’Union européenne. Cette double logique permet le dépassement difficile mais réel des égoïsmes nationaux et des crispations catégorielles. En cela, l’Union européenne est un véritable « ministère de l’avenir ». Un succès du « non » marquerait un retour en force du « national » et des blocages qui lui sont liés.

Et pour l’exécutif français ?

C’est le Président de la République qui a choisi la procédure de la ratification par la voie référendaire. Sa responsabilité est donc engagée même si ce choix est un choix risqué dans un contexte d’assez profonde impopularité des deux branches de l’exécutif. Au-delà de la question posée, on sait qu’un référendum est toujours un thermomètre de la popularité des gouvernements et est vécu, particulièrement dans la tradition française, aussi comme une « question de confiance ».

Et qu’en est-il des principales formations politiques à droite ?

A l’extrême de la droite, le Front national attend de la dynamique du « non » qu’elle le remette en selle et le ramène sous les feux de l’actualité. Pour cela, le FN reste discret afin d’éviter toute diabolisation du non. Les souverainistes divisés en plusieurs chapelles et menacés de marginalisation, à la suite de leurs piètres résultats des élections européennes de juin 2004, espèrent un retour en grâce qui leur permettrait de contester le leadership européen de l’UMP et de l’UDF. Quant à ces derniers, l’UMP, parti du Président et de Nicolas Sarkozy, est souvent présenté comme n’ayant pas les mêmes intérêts selon qu’on insiste sur la tutelle du premier ou du second ; l’UDF, qui se veut à l’avant-garde de la construction européenne, attend que l’opinion renforce le pôle européen de la droite.

Et pour la gauche ?

La gauche de la gauche, sévèrement rejetée lors des dernières élections européennes, espère que la coalition des mécontentements du « peuple de gauche » va lui redonner un espace dans un combat contre le « social-libéralisme » qu’il partage avec le PC, le mouvement altermondialiste, mais aussi une forte minorité des Verts et les courants minoritaires du PS. Autour du thème de « l’Europe sociale » réapparaissent les vieilles pulsions de la « rupture avec le capitalisme » qui travaillent une gauche française dont le réformisme a toujours été un peu honteux. Le PS est au cœur de la tourmente, une tourmente autour de son identité politique et autour de stratégies antagonistes de présidentiables qui cherchent à affaiblir le leadership du Premier Secrétaire sur ses troupes.

(à suivre)

Par Propos recueillis par Sylvain LEFORT le 11 avril 2005 à 17:06
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