Qu'est-ce qu'une estimation ?

le 27 mai 2005 à 22h04 , mis à jour le 29 mai 2005 à 19h12

L'estimation électorale est une méthode de prévision des résultats que l'on confond souvent à tort avec les sondages. Il n'en est rien. Décryptage par Carine Marcé, du département Politique & Opinion de TNS Sofres.

Marcé

Dimanche 29 mai, à partir de 22 heures, les premières estimations pour le référendum apparaîtront sur les écrans de télévision. Une information presque banalisée aujourd’hui, puisque lors de chaque scrutin électoral d’importance, les différentes radios et chaînes de télévision proposent à leurs auditeurs et téléspectateurs une « opération estimation » qui leur permet de connaître les résultats d’un scrutin quelques secondes après sa clôture.

L’estimation électorale est une méthode de prévision des résultats que l’on confond souvent à tort avec les sondages. Il n’en est rien : les sondages sont basés sur des déclarations d’intentions de vote tandis que l’estimation repose sur l’analyse du dépouillement de bulletins de vote après la clôture du scrutin.

L’estimation est confondue également avec l’analyse de bureaux-tests ; ainsi, Briare a longtemps été la ville de France qui votait comme l’ensemble de la population, sur laquelle se penchaient les journalistes politiques. Les mécanismes de l’estimation sont beaucoup plus complexes : il ne s’agit pas d’additionner des bureaux de vote proches de la moyenne nationale mais d’essayer de reconstituer l’ensemble des « micro-climats politiques ».

Différents types d’estimation

Il faut d’abord savoir que chaque élection ne donne pas lieu au même genre d’estimation. Présidentielles, référendums et élections européennes ne réclament qu’une estimation nationale. Les élections régionales appellent plusieurs types d’opérations : estimation nationale (pour connaître les rapports de forces entre les formations politiques), mais aussi zoom sur quelques « régions vedettes ».

L’opération « estimation » nécessite un important travail préparatoire qui commence bien avant la soirée électorale.

La clef de voûte de l’opération repose sur la construction de l’échantillon

Une estimation nécessite la construction préalable d’un échantillon de bureaux de vote d’où remonteront les informations le soir de l’élection.

Pour être en mesure de donner les résultats à 22 heures pile, c’est-à-dire au moment où les bureaux de vote de Paris et de Lyon vont fermer, il faut jouer sur l’échelonnement de la clôture des bureaux de vote qui intervient à partir de 20 heures partout ailleurs en France.

Il faut par ailleurs construire un échantillon représentatif des 43 millions d’électeurs. Pour cela, on s’appuie sur l’hypothèse de la continuité des comportements électoraux, qui évoluent certes dans le temps, mais ne subissent pas de bouleversements profonds sur une courte période. Dans cette perspective, les bureaux de vote, dont les résultats vont servir à l’estimation, sont choisis de telle sorte qu’ils assurent le respect des grands équilibres régionaux et à l’intérieur de ceux-ci la représentation des sous-cultures politiques.

La préparation du fichier des candidats

Les élections les plus aisées sont celles où les réponses sont peu nombreuses comme celle de dimanche. En revanche, pour une élection législative, le travail de repérage et de codage des candidats (souvent plus de 4 000) est énorme, sachant que certains ont des étiquettes assez floues qu’il faut retraduire en grandes tendances nationales (une quarantaine lors des dernières législatives). Pour les Régionales de 2004, le travail était plus aisé avec une moyenne de huit listes par région.

Un travail de préparation des modèles d’estimation

Pour contrôler qu’il n’y a pas de distorsions, on se reporte à plusieurs types d’informations :

- la structure des élections précédentes dans les bureaux observés, qui vont ainsi servir de référence,

- lorsque des phénomènes nouveaux apparaissent (par exemple les listes de F. Bayrou autonomes aux Européennes), on compense l’absence de références concrètes par des références abstraites ou « modèles d’ajustement » possibles de l’électorat, que l’on élabore sur un certain nombre d’hypothèses,

- le soir de l’élection, on peut ainsi se livrer à autant de simulations que de modèles d’ajustement. Et pour choisir celui qui fournira la meilleure approximation du résultat final, le politologue a encore à sa disposition des outils qui lui permettent jusqu’au dernier moment de contrôler la composition de son échantillon et les mouvements de voix de chaque bureau.

Une organisation logistique et informatique rigoureuse

Pour rendre opérationnel le travail de préparation qui vient d’être décrit, il faut, le soir des élections, d’une part collecter les résultats des bureaux de vote et d’autre part traiter ces informations sur informatique, avec le maximum de rapidité et de sécurité :

- la collecte de l’information est assurée par des enquêteurs qui, le soir du scrutin, transmettent les résultats des bureaux retenus. Bien entendu, des contacts ont été pris au préalable pour assurer l’accueil des enquêteurs ;

- ces informations sont entrées directement sur informatique et c’est là un moment crucial de l’opération. En effet, à partir de 20 H 30, les correspondants établissent leur liaison téléphonique avec TNS Sofres. Ils dictent les informations recueillies : nom et localisation du bureau, nombre d’inscrits, de votants, de voix obtenues pour oui ou le non. Ces informations sont immédiatement soumises à des contrôles de vraisemblance, pour éviter les erreurs les plus grossières : incohérence entre le total des suffrages et le nombre de votants… Les informations jugées plausibles sont enregistrées immédiatement, tandis que les autres sont dirigées vers un « bureau des litiges » qui recherche avec le correspondant la source de l’erreur pour la corriger. Les calculs informatiques démarrent simultanément et la réflexion des responsables de l’opération également.

La rapidité et la sécurité sont donc impératives. Pour assurer les meilleures conditions de cette dernière, l’ensemble du système est, auparavant, l’objet d’un important travail de rodage : on simule notamment tous les incidents révélés par les expériences passées pour y apporter les réponses appropriées. La règle est au remplacement de tout matériel défectueux, ce qui suppose de disposer d’une réserve suffisante ainsi que le doublage d’un certain nombre de fichiers.

Au total une opération estimation est coûteuse en hommes et en matériel. L’organisation de la soirée d’estimation mobilise au moins 600 personnes pour la soirée des régionales !

Au-delà d’une maîtrise technique indispensable, l’expérience et la connaissance profonde des mécanismes électoraux sont également vitales, pour décider en dernier lieu quels chiffres seront annoncés.

L’histoire des estimations et les opérations électorales de 2002

La première estimation a eu lieu lors de l’élection présidentielle de 1965. Elle a été conçue par l’IFOP, premier né des instituts français (la Sofres, créée en 1963 est entrée dans le jeu des estimations en 1967).

A 20H17, le 5 décembre 1965, Europe 1 annonçait une première « fourchette » très large, puisqu’elle donnait entre 35 % et 55 % des suffrages exprimés au général de Gaulle ! A 21H30, on annonçait que de Gaulle aurait moins de 48 % des voix et que « le ballottage ne fai(sai)t plus de doute ». A 22H50, les auditeurs apprenaient que le général de Gaulle aurait « entre 43 et 45 % des suffrages exprimés »

Depuis, de grands progrès ont été accomplis en termes de rapidité et précision. Lors des derniers grands rendez-vous électoraux, TNS Sofres a annoncé sur TF1 et RTL, dès 20 heures, les grands événements des scrutins :

- au premier tour de la Présidentielle, dès 20 heures, le 21 avril 2002, TNS Sofres annonçait avec une grande précision l’élimination de Lionel Jospin et la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour,

- au deuxième tour des Législatives, en juin 2002, TNS Sofres annonçait dès 20 heures le nombre exact de sièges obtenus par la gauche et la droite,

- aux Régionales de mars 2004, TNS Sofres annonçait dès la clôture du scrutin le raz-de-marée de la gauche et les surprises de cette élection : Valéry Giscard d’Estaing battu dans sa région, Jean-Paul Huchon réélu facilement en Île-de-France et Michel Vauzelle réélu également en Provence-Alpes-Côte-d’Azur.

le 27 mai 2005 à 22:04
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