
Niveaux d’abstention record, défiance grandissante à l’égard des partis et responsables politiques, montée du vote protestataire, sentiment de n’être pas écouté et mal défendu : assurément, les symptômes qui mettent en évidence une crise des classes populaires en France sont nombreux. Ainsi, le premier parti ouvrier de France n’est ni issu de la gauche, ni de l’extrême droite, c’est celui des abstentionnistes. Et le référendum du 29 mai pourrait bien être le prochain avatar de cette crise. Comme en 1992 lors du traité de Maastricht, ouvriers et employés ont plus de chances de s’abstenir (pour respectivement 30% et 39% d’entre eux) - en tout cas, c’est ce qu’ils déclarent -, et s’ils s’expriment, c’est très majoritairement en faveur du non (à hauteur de 65% selon les estimations des différents instituts). Si l’on schématise, la société française se divise sur la question européenne entre « haut » et « bas », entre cadres, professions intellectuelles supérieures et professions intermédiaires d’une part, ouvriers et employés - auxquels on peut ajouter les agriculteurs - d’autre part, entre diplômés et non diplômés, entre hauts et bas revenus.
Est-ce à dire que l’Europe partage l’électorat entre tenants d’une société « ouverte », socialement favorisés, politiquement alignés sur les partis modérés de gauche et de droite, et partisans d’un protectionnisme et d’un repli sur soi « nationalo-centré » selon l’expression de Pascal Perrineau, issus des catégories populaires, tentés par la sanction et le vote aux extrêmes ? N’assiste-t-on pas ici à la réémergence d’un clivage politique et social à même de troubler un axe traditionnel gauche / droite déjà quelque peu malmené depuis le début des années 90 ? N’est-ce pas déjà ce clivage qui s’est exprimé le 21 avril 2002 et qui pourrait bien revenir en force en 2007 ?
La complexité des rapports entre classes populaires et intégration européenne
L’analyse des données dont on dispose dessine un portrait plus complexe qu’attendu des rapports entre classes populaires et intégration européenne. Au lendemain des élections européennes de 2004, les classes sociales supérieures et intermédiaires dressent un bilan positif de l’adhésion de la France à l’Union européenne (71%) et sont favorables dans leur majorité à son approfondissement (57%), alors que seulement 44% des ouvriers et employés considèrent que l’adhésion française a été une bonne chose et à peine 38% d’entre eux souhaiteraient que l’UE aille plus loin. Quand on partage l’électorat entre « europhiles » et « europhobes », 64% des cadres et professions intellectuelles supérieures se retrouvent dans le groupe des europhiles, pour 43% des employés et 41% des ouvriers. Ces attitudes semblent s’intégrer dans un rejet plus large de l’ouverture, puisque 59% des ouvriers et employés sont favorables à une « préférence nationale » face aux citoyens de l’UE en matière d’emploi, pour 35% dans les classes moyennes et supérieures . Le schéma paraît donc clair, avec cette concordance entre attitude négative à l’égard de l’Union et repli sur soi dans les classes populaires.
Et pourtant la situation n’est pas si simple… Ainsi, les attitudes européennes des classes populaires ne sont pas aussi monochromes qu’il y paraît. En 2004, 65% des ouvriers et employés se déclarent fiers d’être citoyens européens. De même, ils souhaitent pour 56% d’entre eux que les eurodéputés français défendent à Bruxelles et Strasbourg les intérêts français et européens, contre seulement 32% qui souhaitent qu’ils défendent uniquement les intérêts de la France. Enfin, ils refusent à 60% que la sécurité sociale française exclue de ses bénéficiaires les ressortissants des autres pays de l’UE et ils sont 54% à être d’accord avec le droit de vote aux élections locales accordé à ces mêmes ressortissants. L’Europe ne fait donc pas l’objet d’un rejet en bloc. On observe même à travers les attentes à l’égard des eurodéputés une certaine compréhension à l’égard du fonctionnement des institutions européennes.
La double source de l’euroscepticisme populaire
En fait, le nœud du problème, qui explique notamment cet alignement populaire sur le « non » au référendum sur le traité constitutionnel européen, est à chercher dans les craintes sociales que suscite la construction européenne. Ainsi, en 2002, après le second tour de la présidentielle, il était demandé aux personnes interrogées si elles redoutaient certaines conséquences possibles de ce processus. Deux effets se conjuguent : les peurs s’accroissent à mesure que l’on passe de la gauche à la droite et diminuent à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie des professions. D’une manière générale, les individus se plaçant à gauche et appartenant aux classes moyennes et supérieures sont les moins craintifs, et les ouvriers et employés se plaçant à droite les plus préoccupés. Mais on constate que les membres des classes populaires de gauche sont similaires sur ce point aux cadres et professions intermédiaires de droite : les premiers sont 56% à craindre qu’avec l’Europe, « l’on perde notre identité nationale », contre 55% des seconds ; 57% des ouvriers et employés de gauche craignent que la France payent pour les autres pays contre 54% des cadres et professions intermédiaires de droite. D’ailleurs, ces derniers redoutent davantage un afflux d’immigrés (65% pensent ainsi, contre 52% des ouvriers et employés de gauche).
Chez les ouvriers et employés de gauche en 2002, la première crainte que suscite l’Europe concerne le système de protection sociale (75%, préoccupation que partage d’ailleurs la gauche « d’en haut », à 69%), la seconde, que la France paye pour les autres pays (57%). Dans les classes populaires du centre, la première préoccupation est la même, la peur pour le modèle social hexagonal (75%), puis vient la crainte d’un afflux d’immigrés (66%) et que la France paye pour les autres (64%). Quant aux employés et ouvriers de droite, c’est avant tout l’afflux d’immigrés qui fait peur (77,5%), puis la protection sociale (73%), que la France paye pour les autres pays (70%) et la perte de l’identité nationale (68%).
La position des employés et ouvriers à l’égard de l’Europe prend donc son origine à deux sources. La première est à chercher dans les affiliations politiques des individus (l’attachement à la souveraineté nationale « fermée » à droite par exemple, le partage d’une préoccupation sociale dans les couches sociales de la gauche en son ensemble). En cela, l’Europe n’est pas toujours un clivage qui vient transcender l’axe gauche / droite mais qui s’inscrit en prolongement des univers de valeurs politiques traditionnels . La seconde source est à chercher dans la position sociale de ces individus. Derrière cette peur commune des conséquences socio-économiques de la construction européenne, on retrouve la crainte sociale plus diffuse à l’égard de l’économie globalisée, de la libéralisation et de la précarité de l’emploi qui s’ensuit. Cette crainte sociale va d’ailleurs de pair avec l’individualisation des conditions de travail et l’isolement qu’elle produit. On est désormais loin dans les couches populaires de la « solidarité d’atelier », fruit des luttes collectives et de l’encadrement syndical, ce qui ne peut que renforcer les préoccupations autour du chômage et de la précarité.
Le contexte défavorable de la campagne de 2005
2002 constituait une période de relative éclaircie économique, avec une forte croissance depuis plusieurs années, un chômage en baisse. Et pourtant, les craintes sociales à l’égard de l’Europe concernaient déjà près de trois quarts des employés et ouvriers (et 68% de l’électorat dans son ensemble). Le contexte économique de 2005 n’a pas arrangé les choses, bien au contraire. Ainsi déjà en 2004, au lendemain des élections européennes, 65% des employés et ouvriers considéraient que la situation de l’économie s’est dégradée et à peine 27% qu’elle s’améliorera dans l’année 2005. Le chômage était redevenu le premier problème dans l’Hexagone (cité par 64% des personnes interrogées), loin devant l’insécurité (22%). Autant d’éléments qui n’ont pu qu’accentuer les craintes sociales dans l’électorat en général et dans ses couches populaires en particulier, et, par ricochet, les préoccupations socio-économiques à l’égard de la construction européenne.
A ce contexte économique défavorable, marqué par les délocalisations, un chômage persistant et les récentes réformes des retraites et de la sécurité sociale, s’ajoutent des thématiques de campagne autour de l’Europe libérale : le débat sur la directive Bolkenstein, ou la « concurrence libre et non faussée » « dans le cadre d’une économie sociale de marché hautement compétitive ». La conséquence ne peut qu’être un ancrage des classes populaires dans le camp du non, voire, si l’on se souvient de la structure des réponses sur la crainte pour la protection sociale, d’une partie de la gauche socialement plus aisée qui partageait cette préoccupation. C’est d’ailleurs ce que semblent bien indiquer les enquêtes d’opinion préélectorales. Que cela soit justifié ou non n’est pas ce qui importe ici, si ce n’est que l’association entre Europe et libéralisme tient aussi pour beaucoup à l’habitude prise par les gouvernants hexagonaux de lier les réformes économiques récentes aux volontés des autorités de Bruxelles impersonnelles et technocratiques.
Cependant, au soir du 29 mai, il faudra se méfier des effets d’agrégation : il y aura plusieurs « non » populaires, même si on laisse de côté la sanction vraisemblable à l’égard du gouvernement. Ces non partageront selon toute probabilité la crainte sociale de l’Europe, mais se distingueront selon leurs motifs : rejet de l’Europe en bloc ou rejet de cette Europe. Il y aura un non populaire et souverainiste, tel qu’il a pu s’exprimer en 2004 à l’extrême droite. Mais il y aura aussi un non populaire de changement de cap à gauche, celui-ci s’étant déjà exprimé en juin 2004 dans les électorats trotskystes communistes, socialistes . Et ce « non », bien que diversifié, n’est pas nécessairement un refus de la construction européenne dans son principe (44% des électeurs de la gauche de la gauche demandant plus d’Europe lors de ces élections).
Il y a bien divorce entre l’Europe et certaines composantes des classes populaires, mais il est encore possible de les réconcilier. Après tout, en 1999, 67% d’ouvriers et employés considéraient l’Europe comme une bonne chose pour la France.
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