Simone Veil : "L'Europe victime de son succès"

le 19 mai 2005 à 20h24 , mis à jour le 20 mai 2005 à 12h01

L'ancienne présidente du Parlement européen a répondu pendant une heure aux questions des internautes de tf1.fr. Selon elle, "les Français manquent de références à l'Histoire en croyant que tout est acquis, notamment la paix, mais la guerre peut encore survenir".

Veil

Pascaline : Bonjour Madame et toute mon admiration pour votre engagement pour les générations futures. Au sujet de l'Europe, moi qui vit en province et qui constate avec désolation toute la difficulté qu'a ma région à bien vivre, ne pensez-vous pas que l'Europe pour laquelle on nous dit de voter oui ne va pas nous enterrer un peu plus d'avantage ?
Simone Veil : Je comprends les inquiétudes des Français dans la situation actuelle. Mais au contraire, l'Europe nous donne plus de forces pour résister à la concurrence de l'Inde ou de la Chine et de nous regrouper pour renforcer les entreprises et l'emploi.

Running : Pour le camp du "oui", il n'y a pas d'alternative possible. Vous mettez donc les Français devant le fait accompli : c'est à prendre ou à laisser ?
Simone Veil : Si, il y a une alternative mais nous constatons qu'elle n'est pas bonne car cela consiste à rester au traité de Nice. Or le nouveau traité apporte de nouveaux bénéfices (chartre des droits fondamentaux...) et surtout le poids de la France en pondération des voix au Conseil européen est renforcé (de 9% à 13%). C'est donc un traité avantageux. Pour ceux qui parlent d'un plan B, il ne faut pas s'imaginer que l'on peut se retrouver du jour au lendemain avec un autre traité alors que celui-ci a déjà été très long à négocier. Quand on connaît la difficulté d'une négociation, les autres pays n'ont pas envie de recommencer et de faire des concessions à celui qui stoppe le processus.

Pierre: Que pensez-vous des propos de Jacques Delors sur un possible plan B ? C'est une gaffe ? C'est un naïf incorrigible ?
Simone Veil : Je crois qu'il a été mal compris. Il a dit : "les choses ne s'arrêtent pas", mais il a précisé dans un premier temps que ce serait difficile et que cela prendrait du temps. Quelquefois, il y a des actes manqués. Peut être souhaitait-il une Europe plus fédérale et que s'il avait pu présider la Convention, le projet n'aurait pas été identique.

Romain : Jacques Chirac dit que la Constitution européenne va protéger le modèle social français alors que Nicolas Sarkozy explique qu'elle va permettre des réformes pour changer notre modèle social qui n'est pas bon, puisque l'on a 3 millions de chômeurs. selon vous, qui a le plus raison ?
Simone Veil : Ils ont tous les deux raison et tort à la fois. Ce traité, pas plus qu'auparavant, n'est un carcan. Il laisse des possibilités sociales importantes à chaque pays. Nous avons déjà presque 50 ans d'expérience depuis le traité de Rome. Or on a vu que selon les moments, la gauche ou la droite gouvernait en Europe. Cela n'a jamais empêché l'alternance, chacun a fait sa propre politique. A certains moments, les gouvernements de gauche ont sûrement influencé le Conseil européen, tout comme ceux de droite. Ce qui est important, c'est que les grands couples qui ont influencé l'Europe étaient de sensibilités différentes : De Gaulle-Adenauer, VGE-Schmidt, Kohl-Mitterand, Schröder-Chirac. Ils se sont tous très bien entendus pour animer l'Europe. Exemple : l'importance du soutien de Mitterand avec l'implantation des Pershing en RFA en 1983. L'URSS a vu que les Européens n'étaient pas prêts à céder au centralisme et à la neutralité.

Sandy : Quels avantages le petit citoyen de base trouvera-t-il dans la nouvelle Constitution ? Celle-ci interviendra-t-elle sur les impôts directs ou indirects ?
Simone Veil : Elle interviendra sur la TVA, qui est un taux commun. Pour le reste, la fiscalité est nationale, donc cela ne changera pas. Mais il y a des avantages pour le citoyen européen comme le droit de pétition. Moi qui ai vu comment fonctionnait le Parlement et la Commission, je peux vous assurer que cette dernière prendra en compte ces pétitions

Keud: Etant étudiant, j'ai peur que si les Français votent "non", l'aide européenne actuelle pour les étudiants partant en étude à l'étranger soit remise en cause. Qu'en est-il de cette aide si le non l'emporte ?
Simone Veil : Je ne crois pas qu'il y aura ce genre de rétorsion. Cette mesure est acquise, tout le monde y tient. Au contraire, quoi qu'il arrive, ces crédits qui permettent de découvrir les autres cultures différentes seront renforcés. Plus largement, il faut rappeler qu'en s'installant dans les autres pays d'Europe, on bénéficie des mêmes droits que les habitants de ce pays.

Pierre : Laurent Fabius est devenu le chef du non à gauche. Comment jugez-vous son attitude ? Avec sévérité ? Pensez-vous qu'on puisse se présenter en 2007 et être élu sur un refus de la construction européenne ?
Simone Veil : Laurent Fabius a tellement participé à la construction de l'Europe dans le passé (monnaie unique, Maastricht) et maintenant, il vient tout mettre en l'air. Il se tire lui-même le tapis sous le pied, autrement dit, il se prend pour un imbécile puisqu'il dit qu'il n'a jamais été vraiment aussi bon qu'il le disait. Soit on ne le prend plus au sérieux, soit c'est une stratégie

Ludo : L'Europe et le droit à l'avortement. Le bilan est-il positif ? Y a-t-il des choses à améliorer ?
Simone Veil : Il est nécessaire de revenir sur les bêtises qui ont été dites. C'est pour ça que j'ai décidé de participer au débat. Dans la charte des droits fondamentaux figure le respect de la vie. Il y a une interprétation très précise faite par le présidium et qui renvoie à une interprétation quasi-similaire de la Convention européenne des droits de l'homme. Or sa jurisprudence est claire : elle renvoie à la loi nationale. Aujourd'hui, 21 des 25 pays acceptent l'avortement. On voit mal comment ils pourraient accepter sa remise en cause. Cet argument sur la remise en cause de l'avortement m'a choqué. Il est volontairement mensonger

Mimi : Bonjour, J'ai lu récemment une interview que vous avez accordée à Elle avec S. Royal. Vous y disiez notamment que l'intérêt de l'Europe pour les femmes est qu'elles pourront faire appel à la justice européenne en cas de souci avec leur employeur. Pourquoi pas... Mais n'avons nous rien d'autre à proposer aux femmes que de faire systématiquement des procès pour parvenir à se faire respecter ? L'Europe ne peut-elle pas plus les protéger ?
Simone Veil : Le droit est le droit. Si on le respecte pas, il faut bien saisir la justice. Le traité va très loin pour ce droit des femmes. Il y a plus de 80 fois le mot "respect" et "égalité" des droits. Avec la chartre des droits fondamentaux, on pourra saisir la Cour européenne des droits de l'homme ainsi que la Cour de Luxembourg. De façon exceptionnelle, on pourra ainsi prendre des mesures de "discrimination positive" lorsque l'un des deux sexes est victime de discrimination.

Manu : Ne pensez-vous pas qu'une telle question n'aurait pas pu être traitée autrement que par référendum ?
Simone Veil : Le référendum, c'est très compliqué quand depuis 30 ans, nous avons pas assez parlé, voire pas du tout, d'Europe. D'une part, les décisions de Bruxelles, on en rendait responsable la Commission. D'autre part, on avait le sentiment que c'était une contrainte que l'on faisait peser sur nos pays. Donc les gens n'ont pas eu conscience que les améliorations en matière économique, sociale ou législative provenaient de Bruxelles. En 1992, j'étais engagée dans la campagne de Maastricht. J'ai eu très peur quand le non était sur le point de gagner. Or c'était moins compliqué à l'époque. Dans le contexte actuel, il y a des tentations de voter "non" pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le référendum. C'est vrai avec tous les référendums, mais encore plus aujourd'hui.

Jimby : En cas de vote "non" au traité, semble t'il réaliste qu'on demande à la France de revoter le même texte dans deux ans, ou que les autres pays lui demandent de sortir de l'Union?
Simone Veil : Un nouveau vote, ce fus le cas avec le Danemark en 1992 et l'Irlande en 2001. C'est possible si jamais le "non" gagne, et c'est même prévu dans les textes que l'on puisse organiser un nouveau référendum. Simplement, est-ce que les Français ne diront pas : "pourquoi nous faire revoter puisque on a déjà dit non ?". Si le non gagne, nous restons avec le traité de Nice, toujours applicable. Mais il n'y a pas d'initiatives immédiates à prendre. Que feront notamment nos partenaires en cours de ratification ? Il faudra attendre la fin pour décider quoi faire. Mais il faut se rendre compte qu'avec un tel projet de traité, discuté à 25 ans, il sera très difficile de renégocier et que nos partenaires ne feront pas de cadeau à la France. Sur les sujets où les compromis nous étaient favorables, les 24 autres pays seront plus exigeants.

Manu : Comment comprenez-vous la peur des Français pour cette Constitution européenne ?
Simone Veil : Je suis étonné des critiques et de la manière dont elles s'expriment. Je ne dirais pas hypocrites comme Barre car certains opposants disent leur hostilité à l'Europe depuis les années 50. Le traité de Rome de 1957 va déjà plus loin que ce préconisent aujourd'hui les souverainistes. Ils nous disent : "on veut une simple coopération". Or cela n'a jamais été une simple coopération. D'ailleurs, dans le monde d'aujourd'hui, on ne peut pas se contenter d'une simple coopération. Il faut prendre des décisions ensemble pour créer une vraie force. C'est l'intérêt de la France d'avoir des institutions qui nous unissent. Concernant le vote socialiste qui se partage entre le oui et le non, je ne pense pas que ce soit un vote de décrochage politique envers l'Europe.

Ethane (i-mode) : De Villiers martèle que ce fameux traité favorisera le mariage et l'adoption par les gays. Très bien... Pour moi, c'est un argument qui me pousserait à voter oui. Mais étant en possession de ce traité, je n'ai rien lu de tel... Qu'en est-il
Simone Veil : Il ne le favorisera pas. Mais on ne pourra se référer à la chartre des droits fondamentaux pour le refuser. Celle-ci consacre le droit au mariage, sans précision, notamment de sexe. Mais cela reste du ressort de la loi nationale. Actuellement, trois pays sont concernés (Espagne, Pays-Bas, Belgique).

Rouen : Mme Veil, avez-vous pensez au côté négatif de votre démarche vis à vis du Conseil Constitutionnel ?
Simone Veil : Les choses sont claires. Avant de prendre la décision, je me suis renseigné. Tout d'abord, auprès d'un juriste très pointilleux et qualifié avant même d'en saisir le président du Conseil Constitutionnel. Il existe un texte, déjà appliqué (avec Michelet) qui donne la possibilité de se mettre en congé du Conseil pour une élection. Ce qui m'a décidé, ce sont des lettres reçues de gens qui se demandaient pourquoi je n'intervenais pas, ainsi que mon entourage proche, notamment mon fils. Et contrairement à ce qui a été dit, Chirac n'est pas intervenu. Au fond, le premier engagement européen, c'est celui de l'après-guerre, celui de la paix. On croit aujourd'hui que c'est fini, qu'il n'y aucun risque de guerre. Or elle peut survenir encore. Il faut maintenir l'idée de l'Europe comme force de paix. Si l'Ex-Yougoslavie avait été dans l'Europe, il n'y aurait sûrement pas eu de guerre. L'Europe est en fait victime de son succès et les Français manquent de références à l'Histoire en croyant que tout est acquis. A l'époque, on a construit l'Europe sur des valeurs qui vont encore plus loin avec la charte des droits fondamentaux.

le 19 mai 2005 à 20:24
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