
1. Pensez vous que la perspective de l’adhésion de la Turquie à l’UE a renforcé le poids du Non dès le début de la campagne en France ?
Je dirais même bien avant le début de la campagne. Depuis plus de deux ans la Turquie cristallise les peurs et les réticences à l’égard de l’élargissement qui nourrissent le Non. Son image est globalement négative. Pour les Français les Turcs sont sur une liste de 28 peuples européens, ceux auquel ils font le moins confiance (19% de confiants, Enquête Elections Européennes 2004, prochain Cahier du Cevipof (15 mai). La Turquie est perçue comme un pays non démocratique (non reconnaissance du génocide arménien, répression contre les Kurdes, violences policières), vision popularisée par des films comme Midnight Express sur l'enfer des prisons turques. Elle apparaît comme un pays économiquement et socialement peu développé, synonyme de concurrence sauvage et d'immigration incontrôlée. Elle est vue enfin comme un pays musulman, gouverné par un parti « islamiste ». Or l'Islam est de toutes les religions celle qui a la plus mauvaise image en France. Selon le sondage commandé à BVA par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) pour son rapport 2004 sur le racisme et l'antisémitisme, pour 22 % seulement des personnes interrogée l'Islam évoque quelque chose de « très » ou « plutôt positif », proportion en baisse de 8 points par rapport à 2003, et en 2003 48% jugeaient « les valeurs de l’Islam incompatibles avec les valeurs de la République française » (rapport CNCDH 2003).
Le cumul de ces facteurs explique l'ampleur et la constance du refus de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Un tiers seulement de la population en âge de voter y est favorable contre 55% opposé en novembre 2002, 37% contre 50% en décembre 2004, 28% contre 57% en février 2005 (sondages CSA). Et l'opposition est nettement plus forte à droite, où la peur de l'Islam et le rejet des immigrés et des "autres" sont plus prononcés qu'a gauche. En décembre dernier si 56% des personnes interrogées se disaient "plutôt"ou "tout a fait" opposées au principe de l'adhésion de la Turquie (Canal Ipsos/Le Figaro) la proportion varie de 34-35% à l'extrême gauche et chez les Verts, 39% au PC, 55% chez les proches du PS, à 63% chez les proches de l'UMP, et 72% chez ceux de l'UDF, attachés à la défense de l'identité chrétienne de l'Europe, proportion presque aussi élevée que chez les proches du FN et du MNR (74%).
La question turque n'est pas le seul enjeu sur lequel se prononceront les électeurs le 29 mai, et les positions sur la Turquie et sur le traité ne se recoupent pas nécessairement. Ainsi les proches de l'extrême gauche et du PC sont à la fois les plus favorables à l'adhésion de la Turquie et les plus décidés à voter Non, presque autant que les proches du FN qui sont les plus hostiles à la Turquie. Mais l'enjeu divise profondément l'électorat de la droite modérée, écartelé entre son soutien au gouvernement, son attachement à l'Europe, et son rejet majoritaire de la Turquie. Selon un récent sondage (CSA / Marianne réalisé par téléphone le 23 mars 2005), l'entrée de la Turquie arrivait en tête des motifs invoqués pour le "non" (31% des personnes interrogées), et cette proportion atteint un niveau record de 55% chez les électeurs et électrices proches de la droite.
2. Cette question est elle plus sensible en France que dans les autres pays européens ? Pourquoi ?
Oui. Une enquête européenne réalisée à l’automne dernier (IFOP-Le Figaro, 25 novembre-3 décembre 2004, 4813 cas) montrait que les citoyens français étaient de loin les plus hostiles à l’adhésion de la Turquie, avec 67% de réponses négatives, contre 55% en Allemagne, 30% pour la Grande Bretagne, 24% pour l’Italie et 18% en Espagne. Les principaux arguments avancés concernaient les droits de l’homme (39%), les différences culturelles et religieuses (34%) et la condition féminine (25%).
Ce rejet s’inscrit dans une attitude globale de méfiance des Français à l'égard d’une Europe élargie et de défiance à l’égard de la mondialisation. Les Français sont de tous les citoyens de l’UE les moins favorables à des élargissements futurs avec 39% d’opinions favorables, alors que la moyenne européenne est de 53% (Eurobaromètre 62, automne 2004). Et les trois quarts voient dans la mondialisation une menace pour leur emploi alors que la moyenne européenne est de 57% (Eurobaromètre 61, printemps 2004). Ce repli est encore plus net dans le cas de la Turquie compte tenu de son image de pays musulman, menaçante pour l’identité européenne. La France y est peut être plus sensible compte tenu d’une part de l’importance de sa population musulmane, la plus grande dans l’UE, d’autre part à cause du vote de la loi Stasi interdisant le port de signes religieux à l’école, en particulier le voile, qui a été l’occasion d’un vif débat sur la laïcité et la place de l’Islam dans la société.
3. La question de l’immigration est moins présente depuis quelques années dans le débat français. Le ressentez vous dans cette campagne référendaire ?
Si on observe une forte hausse des violences racistes anti Maghrébins et anti Musulmans en 2004, jamais la condamnation de tels actes n’a été aussi ferme dans l’opinion. Et les attitudes anti immigrés baissent lentement mais régulièrement en France, les opinions à l’égard de leur contribution à l’économie, à la démographie, à la culture de la France progressent d’année en années, comme le montrent les sondages effectués par la CNCDH depuis 1990 et son dernier rapport. Si l’immigration grimpait au second rang des préoccupations des Français dans les années 90, ce n’est plus le cas. Elle est loin d’être la motivation numéro un des électeurs (exception faite de ceux du FN) au moment de voter. Regardez l’élection présidentielle 2002, c’est le chômage et la délinquance qui arrivent en tête ex aequo classés parmi les trois problèmes les plus importants au moment du vote (Panel électoral français 2002), c’est le chômage et l’emploi pour les élections européennes 2004.
Aujourd’hui c’est l’insécurité sociale qui prédomine, la peur des délocalisations, des licenciements et des plans sociaux. Mais l'immigration est là en arrière plan, tout comme l’entrée de la Turquie, perçues comme facteur d’aggravation de ces problèmes, générateurs de pertes d’emploi et de recul de la protection sociale. Et l’enjeu reste clivant pour les électeurs du FN. Il y a un syndrome d’attitudes « anti universalistes » étroitement liées entre elles, associant xénophobie, refus souverainiste de l’Europe et autoritarisme, qui est la marque de l’électorat du Front national, et qui l’oppose clairement tant aux électeurs de gauche et d’extrême gauche, qu’a ceux de la droite modérée. C’est chez eux que le double Non au traité et à la Turquie est de loin le plus marqué.
4. De quelles informations dispose-t-on sur l’opinion des Français issus de l’immigration quand à ce traité européen ?
Jusqu’ici on ne disposait pas d’informations fiables. Mais le CEVIPOF a lancé une grande enquête, sous la direction de Sylvain Brouard et Vincent Tiberj, sur le rapport au politique des Français issus de l’immigration, en particulier maghrébine et turque, auprès d’un échantillon national représentatif de cette population. C’est une grande première. L’enquête est en cours. En attendant on peut penser d’abord que du côté des Français d’origine turque, et plus largement des Français musulmans, il y a sans doute le sentiment, à cause du débat sur l’entrée de la Turquie, que l’Islam est injustement stigmatisé, qu’ils sont rejetés en tant que musulmans, de même que la loi Stasi a été perçue comme d’abord et avant tout une loi anti foulard. Et qu’ils seraient plus tentés que la moyenne des Français de soutenir l’entrée de la Turquie.
Mais en ce qui concerne leur vote au référendum en revanche, on ne sait pas. La Turquie n’est pas nécessairement l’enjeu qui leur paraîtra le plus important au moment de voter. Surtout il n’y a pas un bloc uni « Français issus de l’immigration ». C’est un ensemble hétérogène. Si l’on se fie aux estimations de Michèle Tribalat quant à la population française d’origine étrangère (immigrée ou née en France d’au moins un parent ou un grand parent immigré, Population, vol.59, n°1, 2004), la plus forte proportion de cette population, 40%, provient de l’Europe du Sud, Italiens, Espagnols, Portugais, les autres pays de l’Union Européenne représentent 13,4 %, on compte un peu plus de 2% d’origine turque et les personnes originaires du Maghreb pèsent environ 22%. Chacune de ces sous populations mériterait une étude particulière ! Et leur vote ne reflètera pas seulement leur origine, ou leur religion, mais aussi leur milieu social, leur niveau de diplôme et leurs préférences politiques. Rien n’est joué !
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