La voix des syndicats dans la campagne

Par Propos recueillis par Sylvain Lefort (Sofres), le 14 mai 2005 à 20h23 , mis à jour le 14 mai 2005 à 20h51

Chercheur au CEVIPOF, Guy Groux analyse pourquoi les organisations syndicales françaises tiennent un rôle particulier dans cette bataille référendaire. Selon lui, c'est en raison de l'importance de la question sociale en France, et notamment du poids du chômage.

Grouw

La parole des syndicats est forte dans cette campagne. Comment peut-on l’expliquer ?

Effectivement, les syndicats ne passent pas inaperçus dans cette campagne. La question sociale y occupe une position centrale. La question sociale est d’ailleurs reprise par un certain nombre d’acteurs en vue, ne serait-ce que le président de la République. Pourquoi une telle importance, alors que la Constitution européenne comporte beaucoup d’éléments plus classiquement politiques (élection d’un Président, ministre des Affaires étrangères commun à tous les membres de l’union…) ? Un élément apparaît crucial : la situation de l’emploi. Du coup, la campagne référendaire télescope une situation économique et sociale préoccupante et qui reflète les peurs et les craintes des Français à l’égard de l’Europe. Dans ce contexte, le discours syndical revêt une importance qu’il n’aurait peut-être pas eue dans une campagne beaucoup plus classique en termes politiques et de Constitution européenne.

Et qu’en est-il des pays où le taux de chômage est aussi élevé qu’en France, voire plus ?

L’Espagne a adhéré très massivement, même si la participation y a été minoritaire. En Allemagne, où la ratification se fera par voie parlementaire, la situation du chômage est tout aussi préoccupante, mais avec une différence : le chancelier Schröder a ouvert des réformes en matière de chômage et de santé qui à certains égards vont même parfois plus loin que ce qui est fait en France. En outre, en France, beaucoup ont le sentiment de rester face à des réformes inachevées. Le tissu social de la France explique ici bien des choses.

Quel tableau peut-on brosser du syndicalisme européen ?

Les grandes organisations syndicales françaises – CFDT, FO et CGT pour ne parler que d’elles– adhèrent à la Confédération européenne des syndicats (CES). Lors de son comité directeur du 13 juillet 2004, la CES a approuvé le projet de Constitution européenne. Il faut bien voir que la CES est partie prenante de la construction européenne. Dès l’origine, lors de la création de la CECA, 6 organisations syndicales – dont FO – se regroupent pour constituer un cartel lié à la nouvelle entité européenne. Toute l’histoire du syndicalisme européen épouse l’histoire de la construction européenne – c’est un point essentiel pour comprendre l’adhésion de la CES à l’Europe et aujourd’hui au projet constitutionnel.

Autre point : longtemps, la CES a joué le rôle d’une institution qui faisait du pur lobbying auprès de Bruxelles. A partir des années 80, elle se transforme progressivement en instance de mobilisation collective. En témoignent par exemple, et entres autres grandes manifestations, les manifestations à propos de Vilvoorde (70 000 manifestants à Paris) qui attirent l’attention des médias. Dans sa stratégie de mobilisation, la CES a 2 revendications majeures : l’instauration d’un véritable dialogue social et la défense de l’emploi au niveau européen. D’autres revendications existent, mais ce qui constitue l’ossature même de la stratégie de la CES, ce sont ces 2 axes. Or aujourd’hui, ces thèmes comme d’autres revendications de la CES figurent dans le projet de Constitution. Toute une série de droits sociaux qui n’existaient nullement dans le Traité de Nice sont définis par le nouveau texte constitutionnel. Rien d’étonnant donc à que la CES appelle à voter en faveur de ce texte même si elle estime que bien des attentes syndicales demeurent insatisfaites. Elle fait ici preuve de réalisme. Le texte n’est pas parfait, beaucoup d’aspirations syndicales n’y figurent pas mais il constitue un pas important du point de vue social dans une Europe qui se définissait jusqu’alors d’un point de vue surtout économique : le marché unique, la monnaie unique.

Néanmoins, dans ce cadre général, certains syndicats en France appellent à voter Non. Pourquoi ?

Sur plus de 80 syndicats européens, seulement 3 appellent à voter Non, dont 2 centrales syndicales françaises. La position des syndicats français est donc totalement spécifique, pour ne pas dire atypique, par rapport aux autres syndicats européens ! Certes, il existe une exception qui confirme la règle et qui est constituée par la CFDT. Celle-ci appelle à voter Oui, ce n’est pas une surprise. De par son héritage historique et culturel, elle a toujours été pro-européenne, même dans sa période de gauchissement des années 70 ; le fait est dû à de longues traditions historiques -elle est issue du syndicalisme chrétien toujours favorable à l’Europe- comme à des évolutions plus récentes qui l’ont rapproché du modèle social-démocrate. Ainsi, la stratégie de la CFDT s’inspire fortement de celle des syndicats nord européens à démarche contractuelle, portée sur la négociation collective. Dans ce contexte, la CFDT ne pouvait que dire Oui.

FO, pour sa part a connu des évolutions, en l’occurrence, contrastées. A l’origine, FO est l’une des syndicats pionniers de la CES. Or aujourd’hui, elle a pris beaucoup de distance par rapport à la construction européenne et à la CES. Tout d’abord, il y a l’ère Blondel : dès son arrivée à la tête de FO en 1988 apparaît un élément central sans lequel on ne comprend pas l’évolution de FO : la chute du mur de Berlin. En effet, la construction de FO s’est faite en réaction au communisme de l’Europe de l’Est, contre la CGT, avec laquelle elle avait fait scission en 1947. La Chute du mur de Berlin lui enlève une part de son identité historique. Par ailleurs, il y a les menaces réelles ou supposées que font peser la mondialisation ou la construction de l’Europe sur le tissu économique et social et notamment sur la fonction publique où FO est bien présente. Dans ce contexte, FO devient de plus en plus protestataire et contestataire, avec pour point d’orgue les manifestations de décembre 1995. C’est ce qui explique en grande partie la position de FO par rapport au projet de Constitution européenne, qui intégrerait selon elle le syndicalisme dans une démarche d’accompagnement ou d’intégration purement gestionnaire.

Reste le cas de la CGT, apparemment beaucoup plus complexe.

Effectivement. Bernard Thibault a été récemment mis en minorité devant les instances de direction de la CGT. La CGT n’a adhéré que tout récemment à la CES. Désormais, toutes les grandes organisations syndicales françaises appartiennent à la CES, sauf les organisations catégorielles. La CGT est aujourd’hui l’objet d’un profond dilemme. D’un côté, existe un mouvement qui milite en faveur d’une évolution de la CGT vers un syndicalisme plus réformiste, davantage contractuel, s’appuyant notamment sur la négociation. Face à cette orientation largement partagée par la direction de la CGT et beaucoup de militants du secteur privé, s’oppose une autre orientation visant à la reproduction d’un syndicalisme plus classiquement contestataire et relevant de legs historique et de l’identité cégétiste traditionnelle. Evidemment, on ne barre pas d’un seul trait toute une série de traits culturels qui appartiennent non seulement à l’histoire, mais qui renvoient aussi à la culture (syndicale voire politique) ou à la sociologie de l’organisation

Reste que dans les faits, la CGT se trouve ainsi écartelée entre un pôle réformiste et un pôle qui veut maintenir une tradition contestataire. Second déchirement : il touche l’Europe et un tel déchirement aurait été impensable dans la CGT d’il y a 15 ans. D’une part, la CGT souhaite s’intégrer au mieux à la CES – d’ailleurs, l’un de ses principaux dirigeants, Joël Decaillon, fait partie aujourd’hui de la direction centrale de la CES ce qui peut donner à l’organisation de Bernard Thibaut, une influence, en l’occurrence, non négligeable. D’autre part, existe une défiance traditionnelle de la CGT à l’égard de l’Europe : la CGT restait jusqu’en 1990, partie prenante de la FSM, l’internationale syndicale très liée aux pays de l’Est, et qui s‘est dissoute avec la chute du Mur de Berlin. Pour certains militants, il semble qu’il est encore bien tôt pour se défaire d’une culture de défiance à l’égard de l’Union européenne ! Et cette défiance est d’autant plus évidente que l’Europe apparaît à leurs yeux comme extraordinairement libérale.

Par Propos recueillis par Sylvain Lefort (Sofres) le 14 mai 2005 à 20:23
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