Enquête sur la "shoah par balles"

le 10 janvier 2007 à 16h54 , mis à jour le 10 janvier 2007 à 21h19

Interview - Une équipe de TF1 est partie en Ukraine à la rencontre des témoins d'un génocide oublié, celui d'1,5 million de juifs massacrés par les nazis. Récit d'un reportage.

Le Père Desbois (d) interroge un témoin de la shoah des balles en UkraineLe Père Desbois (d) interroge un témoin de la shoah des balles en Ukraine © TF1/Nicolas Escoulan

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TF1 diffuse mercredi, dans le 20 heures, votre reportage sur le génocide des juifs en Ukraine lors des assauts nazis à partir de 1941. Pourquoi vous êtes-vous intéressé à ce sujet ?

Nicolas Escoulan, grand reporter pour TF1 : Il y a un an, je tombe sur un article à la fois passionnant et étonnant sur le site du journal israélien Haaretz. J'y lis qu'un prêtre catholique, le Père Patrick Desbois, voyage 4 ou 5 fois par an, en Ukraine pour retrouver les traces de ce qu'il appelle "la shoah par balles". C'est ainsi qu'il désigne le meurtre de plus d'1,5 million de juifs par les nazis. Un génocide mais surtout un génocide tombé dans l'oubli total, jusqu'à la chute du Mur de Berlin et la dislocation de l'empire soviétique au début des années 90, le Rideau de fer ayant empêché tout travail, toute enquête historique avant cela.

"Tokmak,
une ville
comme figée
dans l'époque
soviétique"

Nicolas Escoulan, grand reporter TF1
Votre quotidien de grand reporter est plutôt celui de l'actualité à chaud, du travail dans l'urgence. Pas cette fois ?

N.E.: C'est un reportage à part, détaché des contraintes du news, l'actualité en temps réel dont il faut rendre compte chaque jour dans les 13h et 20h. Les distances et les conditions de reportage, mais surtout l'objet même du sujet, nous ont conduit à passer du temps sur place. Il faut une journée, depuis Paris, pour gagner l'Ukraine. Sept heures d'avion avec une escale à Moscou, puis cinq heures de voiture pour rejoindre Tokmak, une ville comme figée dans l'époque soviétique. Pas d'éclairage public, trois magasins, et c'est tout. L'Ukraine de l'Est telle qu'elle est, loin de l'Occident, encore très pauvre.

Comment s'est déroulé le tournage ?

N.E. : Pendant trois jours, nous suivons Patrick Desbois et son équipe sur les vielles routes et les chemins de la région. De l'aube à la nuit tombée, à distance, puis au contact de ces enquêteurs dans l'histoire, nous suivons les recherches : chaque rencontre avec des témoins potentiels, au hasard de la route ; chaque enregistrement de témoignage, qui peut durer près de deux heures ; chaque visite de site aussi, des fosses recouvertes, devenues avec le temps des champs cultivés, des terrains vagues, des arrière-cours.

Et que découvrez-vous ?

N.E. : Ce que nous vivons est stupéfiant : les vieux témoins ont tous vécu de près ou de loin les massacres. Ils avaient pour la plupart entre 5 et 20 ans. Ils ont échappé aux tueries parce qu'ils n'étaient pas juifs. Mais certains ont tout vu, cachés sur un toit. Tous nous invitent, sans hésiter, chez eux, comme si nous étions attendus. Ils racontent, expliquent dans les moindres détails. La "shoah par balles" avec ses témoins, ses fosses toujours là, ses douilles encore dans la terre, est là face, à nous. Une Histoire vivante. Quand on leur demande pourquoi ils se livrent ainsi, plus de 65 ans plus tard, ils répondent, tous : "Parce que vous me posez la question". Personne, pas un historien, pas un journaliste n'était venu leur demander ce qu'ils avaient vu.

"Le père Desbois a  réussi à faire revivre ce génocide oublié "

Nicolas Escoulan, grand reporter TF1
Au risque de laisser à jamais ces femmes et ces hommes dans l'oubli... Simone Veil, que vous avez rencontrée, insiste beaucoup sur ce devoir de mémoire. 

N.E. : Déportée à Auschwitz, ancienne ministre, membre du Conseil constitutionnel, présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Simone Veil nous a expliqué l'intérêt que présentent les travaux du Père : le souci de la mémoire pour des victimes mais aussi, et surtout, le danger de l'oubli. Qu'avons-nous appris de l'Histoire ? La "shoah par balles" en Ukraine, avec ses fusillades, ses cadavres disséminés dans la nature, et la mise en cause des populations locales, spectatrices et parfois complices, n'a pas permis d'éviter des génocides similaires dans leur méthode, en Bosnie, au Rwanda, au Cambodge...

Rien qu'en Ukraine, la tâche semble immense pour un seul homme.

N.E. : Patrick Desbois a encore beaucoup de travail face à lui. Au moins douze voyages de quinze jours en Ukraine pour déterminer avec précision les 2500 fosses, 2500 lieux de massacres. Ensuite, il lui faudra aller en Russie dans les républiques baltes ; et en Biélorussie, où la tâche s'annonce difficile car le pays demeure extrêmement fermé. Mais il a déjà rempli un objectif : faire revivre ce génocide oublié, aux côtés d'une Histoire que nous connaissons mieux, la shoah des camps.

le 10 janvier 2007 à 16:54
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36 Commentaires

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  • Armelle, le 11/01/2007 à 22h27

    Très beau reportage, très belle initiative. Et merci de nous montrer des photos des coulisses du reportage. Très intéressant, et quel plaisir de voir Nicolas Escoulan....

  • Franck, le 11/01/2007 à 22h21

    Dommage qu'il ait fallu attendre la fin du journal pour découvrir cette incroyable histoire. Je savais ce que les nazis avaient fait à l'est, mais je rouve remarquable de la part de ce prêtre de montrer que tout cela est d'actualité, malheureusement... Bravo au journal de TF1 de s'intéresser à cette histoire toujours vivante.

  • Rabbin David Meyer, le 11/01/2007 à 20h12

    Je viens de regrder ce reportage aux informations. Je suis rabbin d'une famille juive d'origine de cette région et ma sensibilité sur ce sujet est grande. La question de la mémoire, de sa transmission et de sa préservation me touche profondément. Comme rabbin je travaille avec la communauté Tutsi des survivants du génocide de 1994 au Rwanda et je fais un travail très similaire à celui du père Desbois. Mes voyages au Rwanda et mes actions avec les survivants du Génocide des Tutsi m'amènent à rechercher sur place les sites de mémoire et à oeuvrer pour leur préservation. Puis-je être mis en relation avec le père Desbois? Rabbin Meyer

  • Daniel, le 11/01/2007 à 16h02

    Je voulai signaler à cette personne qui avance l'argument des 100 millions de morts du communisme pour tenter de justier l'injsutifiable que sur ces 100 millions, peut il dire combien sont morts tués par les nazis? Car dans ce cas ce sont donc des victimes du nazisme et non du communisme.

  • Julien, le 11/01/2007 à 12h00

    La plupart des Francais ont du mal a comprendre pourquoi des pays comme l'Ukraine, la Pologne sont encore aujourd'hui tres crispes avec l'Allemagne et la Russie. Il faut savoir que les occupations Allemandes et Sovietiques de ces pays se sont accompagnees de massacres de ce genre, pour les juifs, les non-juifs, les intellos ou pas...balle dans la nuque, pendaisons groupees, brules vifs dans leur maison...deportes en siberie pendant 10 ans...par millions (Pologne: 3 millions de juifs tues, 3 millions de non-juifs tues...total 1 personne sur 5).

  • Peyrin, le 11/01/2007 à 11h34

    Je souhaiterai un contact avec le Père Patrick Desbois pour apporter une aide financière à son initiative

  • Sceptique93, le 11/01/2007 à 10h26

    Après avoir fait beaucoup de recherches sur internet sur les méthodes "artisanales" de la Shoah (par exemple Babyar:100000 exécutions par balles en quelques jours, etc ...) j'ai découvert qu'il existait parmi les nazis les "Einsatzgruppe", que leur seule et unique mission était de tuer les juifs de l'Est du Reich, par notamment une balle tirée dans la nuque ou de les bruler vifs dans les synagogues. Lors de la visite d'un haut dignitaire nazi/SS sur le terrain, celui-ci a compris que cela restait de la méthode artisanale, que le moral des Einsatzgruppe était en baisse à force d'avoir leurs beaux uniformes tachés de sang et de "cervelles humaines", et je pense que c'est à partir de ce moment, que des méthodes industrielles avec les usines de la mort ont été envisagées et décidées. Il n'existe pas encore de mot assez fort pour qualifier cette époque ... qu'il ne faut pas surtout oublier, et que même si depuis il y a eu d'autres génocides (rwanda, cambodge, ...), il faut encore espérer et croire !... Continuez mon Père et merci à TF1 pour la diffusion

  • Herve, le 11/01/2007 à 09h23

    Moi je suggère qu'on fasse la même chose pour les charniers communistes, et on sera surpris de trouver les restes de 100 millions de morts auprès desquels les victimes des nazis paraîtront du coup bien moins nombreux, bienqu'horribles. Communisme, nazisme, islamisme, tant de modes de pensée basés sur la haine des "autres"

  • Ici, le 11/01/2007 à 09h11

    L'insoutenable est -il ? qu'une victime vaut une autre victime, un génocide un autre génocide, un assasin un autre assasin, un nazi un tsahal...etc. Oui bien sur! il n'y a pas de spécificité dans le génocide et le malheur.Dire le contraire c'est du racisme. Joseph -Villeneuve-Loubet-25 ans, ton propos est lumineux n'en déplaise à pichon 51. Le travail de mémoire est la fonction même des historiens, celui du prêtre desbois est logiquement celui de la redynamisation de la foi chrétienne, le cébilat des prêtres et la refonte de la lithurgie. CQFD

  • Castorp, le 11/01/2007 à 08h35

    J'ai effectivement vu et apprécié ce sujet de 5 mn présenté hier soir. Cette enquête est très interessante et très utile pour conserver la mémoire de faits dramatiques. Sur place, le père DESBOIS et le journaliste, comme d'ailleurs TF1 au cours des dernières semaines, ont curieusement manqué de curiosité intellectuelle et fait preuve d'un devoir de mémoire bien sélectif en parcourant les villages ukrainiens. A peine 9 ans avant ces évênements, en 1932-1933 un autre génocide oublié a eu lieu en Ukraine: Holodomor, 5 à 10 millions de morts dûs à la famine organisée par Staline dans les campagnes pour collectiviser de force l'agriculture et tuer toute vélléité identitaire et d'indépendance de l'Ukraine, à l'époque le grenier à blé et le principal centre industriel de l'URSS. Il s'agit là du plus grand génocide de l'histoire européenne organisé en temps de paix, et sur lequel continue de peser un incompréhensible oubli, si ce n'est en France la volonté de ne pas froisser l'ami Putin. Ce génocide a pourtant déjà été reconnu par de nombreux pays comme les USA et le Canada. La commémoration du 75eme anniversaire de ces évênements tragiques en Décembre 2006 par l'Ukraine n'a donné lieu à aucun reportage ni témoignage dans les media télévisuels français. TF1 s'honorerait pour une fois de faire un documentaire pour tirer de l'oubli cette page bien sombre de l'histoire européenne P.S. Je souhaite au demeurant beaucoup de chance au Père DESBOIS pour pouvoir poursuivre aussi aisemment en Biélorussie et en Russie son enquête qu'il peut le faire en Ukraine. Il lui sera loisible d'apprécier la différence de mentalité et de liberté individuelle qu'il y a en Ukraine par rapport à ses 2 voisins!

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