"Prodi a voulu clarifier la situation"

Par , le 22 février 2007 à 11h59 , mis à jour le 09 janvier 2010 à 19h39

Interview - Quels peuvent être les effets de la démission de Romano Prodi ? Marc Lazar, spécialiste de l'Italie, décrypte la crise pour LCI.fr.

TF1/LCI : Marc Lazar, chercheur associé au Ceri, spécialiste de l'Italie
Marc Lazar, chercheur associé
au Ceri, spécialiste de l'Italie
LCI.fr : Il y a dix mois, Romano Prodi remportait de justesse les élections et prenait la tête du gouvernement italien. Mercredi soir, mis en minorité au Sénat notamment sur le retrait des troupes italiennes en Afghanistan, il a remis sa démission au chef de l'Etat. Comment en est-on arrivé là ?

Marc Lazar (1) : C'est d'abord, incontestablement, un gros échec personnel pour Romano Prodi, presque une humiliation. Mais la crise révèle surtout la fragilité de la coalition de centre-gauche : sa très grande hétérogénéité. Depuis neuf mois, elle est agitée par des querelles permanentes. Le résultat en est ce vote au Sénat qui a ouvert la crise actuelle. Il faut voir toutefois que cette mise en minorité de Prodi sur sa politique étrangère ne provient pas d'une action délibérée de ceux que l'on appelle en Italie les "partis de la gauche radicale" : ils n'ont pas voulu cela ! Tout provient de la défection de deux sénateurs issus des deux partis communistes italiens. Mais cette défection témoigne en elle-même de l'ampleur des difficultés de la coalition de Prodi.

LCI.fr : Quelle est aujourd'hui la marge de manœuvre de Romano Prodi ?

Marc Lazar : En remettant sa démission, il a voulu clarifier la situation. Il n'y était pas obligé : il aurait pu aussi revenir devant les Chambres (le Sénat et la Chambre des députés) pour obtenir la confiance. Mais il dramatise volontairement la crise, avec l'objectif de reprendre en main le centre-gauche, de refonder un programme clair, et peut-être d'élargir sa majorité à quelques centristes indécis. Un exercice périlleux dont l'issue est aujourd'hui imprévisible... Tous les jeux politiques peuvent s'ouvrir, avec toutefois une limite fondamentale du côté du centre-gauche : le refus de tout retour possible de Berlusconi à la faveur d'élections anticipées. La grande question est donc : le centre-gauche acceptera-t-il une formation élargie ?

LCI.fr : Quel est l'impact de cette crise sur le système politique italien et sur la position internationale de l'Italie ?

Marc Lazar : Cet épisode est un révélateur : il nous montre les deux grandes fragilités du système politique italien. Fragilité interne : la vie politique y est dominée par deux grandes coalitions, dont chacune est composée de forces très hétérogènes, ce qui rend difficile tout gouvernement. Cette faiblesse ne date pas d'hier mais elle apparaît aujourd'hui au grand jour. Contrairement à ce qu'on dit souvent en France, la démocratie italienne fonctionne, et plutôt bien ; mais la gouvernabilité de ce pays est très faible. C'est une dure leçon pour le centre-gauche qui paie ses divisions et l'existence d'une gauche très radicale, très anti-américaine, qui pèse sur l'orientation du gouvernement.

LCI.fr : Et notamment sur la position internationale de Rome ?

Marc Lazar : C'est la deuxième grande fragilité italienne : sur la scène internationale. Lorsqu'il est arrivé à la tête du gouvernement, Romano Prodi a été salué par la plupart des grandes capitales comme le garant d'une Italie moins alignée sur les Etats-Unis que celle de Berlusconi. Mais on voit aujourd'hui qu'il n'a pas réussi à imposer son orientation à sa majorité, à savoir une politique pro-européenne, pro-Otan, marquée par une amitié critique avec les Etats-Unis. Tout la crédibilité de Romano Prodi à l'étranger en est affectée, et l'Italie apparaît par contrecoup comme un pays peu fiable, soumis à des crises internes qui rejaillissent sur ses ambitions européennes et internationales.

(1) Marc Lazar, professeur des Universités à l'Institut d'Études Politiques de Paris et directeur de l'Ecole doctorale de Sciences Po, est chercheur associé au Centre d'études et de recherches internationales, dont il dirige le groupe de recherche sur l'Italie contemporaine. Son dernier ouvrage, L'Italie à la dérive, est publié aux éditions Perrin.

Par Franck Lefebvre-Billiez le 22 février 2007 à 11:59
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