Rita Borsellino, politicienne sicilienne engagée dans la lutte anti-mafia. © DRRita Borsellino est entrée en politique après l'assassinat de son frère, Paolo Borsellino. Ce juge anti-mafia a été tué avec cinq policiers dans l'explosion d'une voiture piégée le 19 juillet 1992, moins de deux mois après l'attentat perpétré contre son collègue, le juge Falcone. Deux meurtres commandités par Toto Riina, un parrain de Cosa Nostra actuellement jugé à Palerme. Aujourd'hui, Rita Borsellino milite pour un assainissement des moeurs politiques locales et une lutte sans faille contre l'emprise de la mafia.
LCI.fr : Avec les arrestations de Toto Riina et Bernardo Provenzano, la mafia se trouve-t-elle dans une situation difficile ?
Rita Borsellino : Malheureusement, l'arrestation des chefs mafieux fugitifs, même du niveau de Riina et Provenzano - le premier était en fuite depuis 25 ans, le second depuis 46 ans - ne signifie pas la fin de la mafia. Cosa Nostra a démontré dans le passé qu'elle savait se réorganiser, y compris avec une certaine rapidité. Aujourd'hui, la difficulté de vaincre la mafia ne tient pas tant aux cas individuels ou à ses chefs mais aux liens qu'elle a su créés au fil des ans avec le monde de l'économie et celui de la politique.
Vous voyez, mon frère disait : "A la véritable volonté de la politique de vaincre la mafia, je n'ai jamais cru". Et c'est cela qui nous a manqué et qui continue de nous manquer ; autrement, on ne pourra pas expliquer comment, contre un phénomène aussi grave que le terrorisme, l'Etat a fini par vaincre alors que contre la mafia, cela ne s'est pas produit.
LCI.fr : Certains analystes affirment que la mafia a changé et qu'elle est davantage présente dans l'économie légale. Que pensez-vous de cette "nouvelle mafia" ?
R. B. : C'est une mafia "camouflée" dans l'économie légale. Mais elle ne produit pas d'économie légale. Au contraire, elle fait de la concurrence déloyale aux entreprises saines parce que les recettes des ressources qu'elle investit sont des recettes illégales, à bas coût. Elles sont le fruit d'extorsions, du commerce de la drogue, des armes, des déchets et de toutes les activités illégales dont la mafia s'alimente. La vérité, c'est que la phase de la terreur est terminée et qu'a débuté celle de l'immersion, plus difficile à neutraliser et plus dangereuse sur le plan social car la mafia s'introduit dans l'environnement avec une apparence respectable, renforçant ainsi le système même. Antonio Ingroia, un juge de la DDA [direction départementale anti-mafia], répète une phrase à laquelle je souscris pleinement : "Aujourd'hui, nous nous retrouvons à devoir neutraliser une mafia plus civile et une société plus mafieuse". Cela semble être un paradoxe mais c'est ainsi.
LCI.fr : Vous incarnez une résistance politique à la mafia : 43% des Siciliens ont voté pour vous aux élections régionales de 2006. Pensez-vous que les Siciliens sont en train de tourner le dos à la culture mafieuse ?
R. B. : Oui. Quasiment 1,1 million de personnes ont voté pour moi. En faveur du président de région sortant, Savatore "Toto" Cuffaro (UCD, centre-droit), qui fait l'objet d'un procès pour favoritisme en faveur de la mafia, se sont exprimés 1,3 million d'électeurs. Mais ce qui est vraiment grave, c'est qu'en Sicile, un million de citoyens sont restés au balcon à regarder comment les élections se termineraient. Et ils ne se sont pas sentis concernés par une campagne électorale où se sont présentés deux candidats aussi différents que Cuffaro et moi.
C'est un signe que la Sicile doit travailler à promouvoir la participation démocratique des citoyens et un nouveau projet politique qui parle aux gens et qui remette l'éthique au centre du choix électoral. C'est justement l'objectif de Un'altra storia [Une autre histoire, NDLR], le [processus qui est au cœur de] ma campagne électorale.
Les citoyens contre le racket |
"La mafia reste encore très importante en Sicile, explique-t-elle à LCI.fr. Elle demande moins d'argent mais à tout le monde. Les commerçants ont donc tout intérêt à payer ; pour eux, le pizzo est comme une assurance." Ceux qui refusent de payer sont victimes de vols ou d'incendies. "Les violences physiques directes restent rares", souligne la militante, mais elles n'ont pas disparues : parce qu'il refuse de payer la mafia et qu'il le fait savoir publiquement, Libero Grassi, un commerçant de Catane, est abattu par la mafia en 1991. Il est devenu le symbole de la résistance au racket. Et un exemple : "200 commerçants ont signé une charte du refus au pizzo, précise Cécile Lambert. Les consommateurs qui achètent dans leurs boutiques savent qu'ils ne donnent rien à la mafia". A ce jour, aucun d'entre eux n'a été menacé. |
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