Pologne : "Les Kaczynski veulent le pouvoir pour eux seuls"

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 21 octobre 2007 à 06h45 , mis à jour le 21 octobre 2007 à 18h43

Interview - François Bafoil, chercheur au CNRS, décrypte l'enjeu des élections polonaises, qui valideront ou non le populisme des jumeaux au pouvoir.

[Expiré] [Expiré] lech et jaroslaw kacynski © AFP/W. Radwanski

TF1/LCI francois bafoilFrançois Bafoil est directeur de recherche au CNRS/CERI. Il est notamment l'auteur de La Pologne (Editions Fayard) et de Europe centrale et orientale. Mondialisation, européanisation et changement social (Presses de Sciences Po).

Plus d'infos

 
 
LCI.fr : Ces législatives anticipées sont-elles de fait un référendum pour ou contre les frères Kaczynski (ndlr : Lech Kaczynski, président, et Jaroslaw Kaczynski, le Premier ministre) ?
François Bafoil : Lorsqu'on convoque de telles élections, il y a toujours un risque donc on peut en effet les interpréter comme un référendum. Ce scrutin n'avait en fait aucune raison d'être il y a encore quelques mois. Il a été déclenché par les frères Kaczynski car ils peuvent s'appuyer sur la bonne santé de l'économie croissance en hausse, chômage en baisse...), renflouée par l'UE (90 milliards d'euros, soit 10% du budget européen).

Elles s'expliquent uniquement par leur  volonté de puissance du pouvoir. Ils ne supportent aucune contradiction, aussi bien de l'opposition que de leurs partenaires au sein de la coalition menée par le PiS (ndlr : parti Droit et Justice). Ce dernier entend absorber ses partenaires pour s'imposer comme la seule formation de la droite souverainiste. La déconstruction systématique de l'Etat de droit (critiques de la cour constitutionnelle, chasse aux sorcières de l'époque communiste, politisation des administrations locales, mise à écart du statut de la fonction publique) démontre si besoin en était cette tendance à ne pas supporter la moindre contestation. C'est symptomatique de la personnalité de leur couple, totalement insupportable. Certains n'hésitent pas à parler de "pitres" à leur égard. Ils n'ont pas tort.
 
 
LCI.fr : Très critiqués à l'étranger, les frères Kaczynski le sont aussi en Pologne. Pourtant ils ont remporté la présidentielle et les législatives en 2005. Les électeurs devaient donc s'attendre à leur politique conservatrice.
F.B. :  Il faut tout d'abord relativiser leur élection puisqu'elle a été obtenue avec un faible taux de participation lors des deux scrutins -en dessous de la barre des 50%-. Cela signifie que ceux qui critiquent ne se déplacent pas forcément pour voter. Aujourd'hui, les jumeaux au pouvoir doivent en effet faire face à une opposition de la part d'une partie de la population, celle qui a accès aux médias européens. Mais ils bénéficient aussi -et surtout- d'un large soutien, qui explique leurs bons scores dans les sondages (ndlr : environ 30%).   

"La politique du PiS
est très gaullienne"
François Bafoil


LCI.fr : Quelles en sont les raisons ? 
F.B. :  Avec une économie florissante, ils peuvent se permettre  de développer une politique étrangère agressive envers l'Allemagne, la Russie et l'UE. A chaque fois, ils utilisent l'argument de la  défense de la souveraineté, contre l'ancien ennemi allemand, contre les appétits impérialistes russes ou contre les technocrates de Bruxelles. Ce discours populiste, qui flatte le sentiment national, fonctionne très bien puisque l'économie va bien. Ils jouent donc sur les deux tableaux en satisfaisant les mécontents et en utilisant la manne financière qui vient de l'UE.  Mais comme ils sont inertes en matière de réformes structurelles (transformation de l'Etat, système éducatif...), c'est très dangereux sur le moyen terme.
 
LCI.fr : Justement, concernant l'Europe, l'attitude du régime est contradictoire : d'un côté, il profite des aides, de l'autre, il joue aux rebelles.
F.B. :  On est désormais loin de la période où il fallait plaire à l'Europe pour y entrer. Maintenant, l'attitude des frères Kaczynski est simple : "on fait ce qu'on veut, on critique si on veut et il ne faut pas oublier que nous sommes le 5e pays de l'UE".  On ne peut pas comprendre cette attitude sans rappeler que la Pologne est un pays rempli de contradictions : elle allie le libéralisme économique au solidarisme, elle prône à la fois le transatlantisme et l'élargissement de l'UE aux pays de l'Est ou à la Turquie, elle défend sa souveraineté nationale tout en s'ouvrant sur le monde. Tout ceci déroute et énerve les Européens. En fait, sur certains points, la politique du PiS est très gaullienne : souverainiste d'une part, et pour une Europe de l'Atlantique à l'Oural d'autre part.
 
 
LCI.fr : La société polonaise s'est-elle radicalisée depuis l'arrivée au pouvoir du PiS ?

"Si le PiS gagne,
les Kaczynski
seront encore
plus arrogants"
François Bafoil
F.B. :  Le PiS a sans doute radicalisé la vie politique. Mais la société s'est-elle pour autant radicalisée depuis son arrivée au pouvoir ? Je n'irais pas jusque-là. Y-a-t-il plus d'extrémistes ? Peut-être, mais les efforts pour entrer dans l'Europe ont aussi permis l'émergence de modérés. En revanche, il y a effectivement une poursuite des tendances nationalistes sur le long terme comme la défense de la nation ou la souveraineté. Le PiS ne fait là que reprendre la très lourde tendance des droites souverainistes européennes. Son programme est classique : "laver plus blanc", dénonciation des régimes précédents... Il s'agit de flatter et de caresser dans le sens du poil les personnes les plus victimes du passé. Et il y en a beaucoup en Pologne.
 
LCI.fr : Quels politiques à venir en cas de victoire du PiS ou de son adversaire de la Plate-forme civique ?
F.B. :  Quel que soit le vainqueur, il devra lancer les grandes réformes de l'Etat (système éducatif, santé...) pour supporter les fonds structurels de l'UE. Si le PiS l'emporte, avec sa politique de mise à mal de la fonction publique, notamment dans les régions, on peut en douter et on aboutira à un désastre économique et social d'ici 4-5 ans. En politique étrangère, le PiS sera encore plus arrogant envers ses partenaires. En revanche, la Plate-forme civique, qui partage les valeurs européennes, cherchera à calmer le jeu.  

Coude-à-coude


Environ 30,5 millions de Polonais étaient appelés aux urnes ce dimanche pour renouveler les deux chambres du parlement, soit 460 députés élus pour quatre ans à la proportionnelle et 100 sénateurs élus au scrutin uninominal majoritaire à un tour. Le parti Droit et Justice (PiS) des frères Kaczynski se dispute la première place dans les sondages avec la Plateforme civique (PO), dirigée par Donald Tusk,  libéral et pro-européen. Ils évoluent dans une fourchette de 30% à 40% des suffrages. La gauche, chassée du pouvoir en 2005 après des affaires de corruption, peine à remonter la pente avec seulement environ 15% des intentions de vote, malgré un renouvellement de ses cadres et une alliance avec des formations plus centristes au sein de LiD (Gauche et démocrates).

Le taux de participation devrait en tout cas être supérieur à celui de 1995. A 16h30 heure locale, il s'élevait à 38,22%, soit plus de 10 points de plus par rapport au précédent scrutin, a annoncé la Commision électorale nationale. Les premières projections de résultats à partir des sondages à la sortie des bureaux de vote doivent être communiquées par les télévisions à 20h25, heure locale. 

 

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 21 octobre 2007 à 06:45
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles Monde
  

3 Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

  • Michel, le 21/10/2007 à 11h15

    Les frères Kaczinski, sont contre l'Europe.Ils se sont fait remonter les bretelles par Merkel et Sarkosy les jumeaux se prennent pour les ténors de Bruxelles c'est une erreur. Souhaitons qu'ils soient battus ce soir et les portes de l'avenir s'ouvriront à la Pologne. Choix électoral.

  • Sos, le 21/10/2007 à 09h43

    Il ne faut pas oublier que les frères Kaczynski ont été élus grace à "Radio Maria" dirigée par le prêtre Rydzyk qui roule maintenant en "Maybach" et continuera sa propagande pour eux étant donné qu'ils lui ont promis 15000000 d'euros pour la construction et l'entretien d'écoles catholiques et tout cela grâce aux bigotes qui croient à ce prêtre corrompu. (Moi je pense plutôt qu'il a besoin d'une Ferrari maintenant, car sa chaîne privé ne doit pas assez lui rapporter)

  • Stéphane en Pologne, le 21/10/2007 à 09h17

    L'une des contradictions très importantes et egalement une fracture monumentale entre jeunes (souvent expatriés et dans le passé, massivement abstentionnistes) et vieux (inéduqués au fonctionnement démocratique, rural et emplis de rancoeurs datant de la dictature communiste). Les jeunes (majoritairement votant pour P.O) semblent prendre conscience de ce probleme, sont décidés à aller voter et certains ont meme créé un mouvement: "sauve le démocratie, pique la carte (electorale) de ta grand mère"

Lire tous les commentaires

       Chargement en cours...
      • Le grand quiz de l'info
      Alertez-nous
        alertez-nous

        Témoin d'un événement ?

        Alertez la rédaction !

        Envoyez une alerte

        Nous recommandons
        logAudience