Affiche pour le référendum sur l'immigration et le droit d'asile organisé en Suisse, le 24 septembre 2006 © TF1/LCI
Pascal Sciarini est directeur du Département de science politique à l'Université de Genève. LCI.fr : La campagne des législatives, qui se tiennent ce dimanche, a été agressive, aussi bien dans le ton que dans les gestes. Pourquoi ce changement dans un pays considéré comme paisible ?
Pascal Sciarini : La Suisse est en effet passée d'un extrême à l'autre. Jusqu'à 2007, nos campagnes étaient mornes, plates et peu animées, les protagonistes étaient polis les uns avec les autres. Cette année, sur l'impulsion de l'Union démocratique du centre (UDC) et de ses techniques marketing, la campagne a été très dure, sur le modèle américain de la "negative campaign". Les partis n'ont pas seulement montré leurs atouts, mais ont critiqué leurs adversaires sur leur bilan ou leur projet.
LCI.fr : Les débats ont également tourné autour d'une personne, en l'occurrence Christoph Blocher, le leader de l'UDC.
P.S. : Oui, et c'est totalement inédit. Cette stratégie a été voulue par l'UDC. On a ainsi beaucoup parlé de la réélection ou non de Blocher au Conseil fédéral (ndlr : le gouvernement) alors que les législatives ne concernent pas directement ce sujet. Pour le transformer en victime, l'UDC a mis en avant une "théorie du complot" qui viserait à y empêcher sa présence. La gauche est tombée dans le piège puisque le PS a clairement exprimé son désir de l'évincer en recherchant des alliances.
"La force de l'UDC |
Pascal Sciarini |
LCI.fr : L'UDC utilise également les vieilles recettes de ses prédécesseurs européens.
P.S. : Tout à fait, elle joue beaucoup sur le manichéisme : on est soit son ami soit son ennemi. Son discours musclé sur l'immigration, la sécurité et contre l'Europe est très clair : les gens qui votent pour elle savent pourquoi ils le font et les gens qui sont contre sont vraiment contre et la rejettent fermement. Tout ceci a créé une polarisation gauche-droite qui a débouché sur une conflictualité et une agressivité illustrées par les débordements de Berne (ndlr : début octobre, un meeting de l'UDC qui a dégénéré en bataille de rue avec des militants d'extrême-gauche).
LCI.fr : Malgré la bonne situation économique du pays qui lui est a priori défavorable, l'UDC devrait encore sortir en tête et même progresser.
P.S. : C'est en effet un paradoxe. Tous les indicateurs économiques -chômage en baisse, bonne croissance...- sont au vert. Mais la force de l'UDC, c'est de faire croire à des problèmes. Elle entretient le fleuve de la peur et des dangers pour les rentabiliser électoralement. Plus que la situation économique, elle met surtout l'accent sur l'identité, la culture et les traditions helvétiques -bref sur la Suisse traditionnelle -qui seraient menacées, selon elle, par les étrangers. Elle traque également les profiteurs aux aides sociales, au système de santé en présentant chaque étranger comme l'un de ces profiteurs. Enfin, elle met en avant des problèmes d'insécurité alors que la situation n'a pas par exemple rien à avoir avec celles des banlieues françaises. Et cela fonctionne, puisque la question des étrangers est aujourd'hui la première préoccupation des Suisses dans les sondages, devant le réchauffement climatique.
| "Les électeurs de l'UDC se fichent de l'image de la Suisse à l'étranger" |
Pascal Sciarini |
LCI.fr : Cette radicalisation de la société suisse provient-elle de la dérive populiste de l'UDC ou ce parti s'en sert-il pour maintenir sa domination ?
P.S. : Les deux à la fois. L'"offre" de l'UDC amène de fait de la demande en réveillant les réflexes xénophobes et en créant de nouveaux. Son discours contribue à alimenter la dérive raciste de la société. Sous son impulsion, la législation a été durcie Mais dans son optique électoraliste, elle se doit d'être toujours plus radicale. D'où les initiatives pour renvoyer les criminels étrangers ou interdire les minarets. Pendant la campagne, elle a néanmoins franchi la ligne rouge avec l'affaire du "mouton noir". (ndlr : une affiche représentant trois moutons blancs expulsant l'un de leurs congénères noirs du territoire national).
LCI.fr : Les Suisses ne sont-ils pas gênés par la mauvaise image donnée par l'UDC à l'étranger ?
P.S. : Cela gêne les autorités politiques, les élites et les opposants de l'UDC. Mais je ne suis pas sûr que le reste de la population s'en préoccupe, et surtout pas ses électeurs. Ces derniers s'en moquent même totalement puisque la Suisse est pour eux le centre du monde.
LCI.fr : Comment peut-on envisager l'avenir politique du pays ?
P.S. : Si l'UDC progresse par rapport à 2003, comme lui prédisent les sondages, elle marquera son emprise sur la vie politique suisse. La polarisation droite-gauche aboutira à une instabilité au gouvernement puisque les deux principaux partis, l'UDC et le PS, s'opposeront systématiquement sur les grands sujets. A terme, le consensus qui régit notre pays sera menacé.
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