© AFPLe Parlement espagnol a validé ce mercredi la loi dite de "Mémoire historique". Le texte condamne la dictature franquiste et oblige les communes à retirer toutes les références au franquisme des lieux publics. Il doit également permettre aux familles des victimes du camp républicain lors de la guerre civile (1936-1939) d'obtenir l'aide des autorités pour localiser les fosses communes, identifier les corps et les rendre aux descendants.
Le juge Garzon, le franquisme et le passé espagnol
Une semaine après son procès pour violation des droits de la défense dans une affaire de corruption, l'emblématique juge Baltasar Garzon, qui s'est attaqué aussi bien aux dictateurs, à la classe politique ou à l'Etat, est jugé pour avoir voulu enquêter sur le sort des disparus du franquisme, plaie non refermée en Espagne.
Publié le 23/01/2012
Interview de Jean-Louis Guereña, professeur de civilisation espagnole contemporaine à l'Université Rabelais de Tours.
LCI.fr : Le franquisme est-il encore vivace en Espagne ?
Jean-Louis Guereña : Les nostalgiques purs et durs de Franco, qui commémorent sa mort le 20 novembre, ne sont plus qu'une poignée aujourd'hui. Mais son souvenir est toujours présent. Ce n'est d'ailleurs pas étonnant puisque la fin du régime remonte à seulement 32 ans. Malgré la "défrancotisation" entamée lors du retour de la démocratie, il reste de nombreux symboles, comme des statues de Franco, des noms de rues ou d'écoles rappelant le régime, surtout dans les petites villes de Castille mais aussi à Madrid. Dans certaines églises, des monuments aux morts portent l'inscription "Caidos por Dios et por España" ("Morts au champ d'honneur pour Dieu et l'Espagne"). Il y a également encore beaucoup d'anciens combattants de la guerre civile dans les deux camps.
Sur le plan politique, lors de sa création, le Parti populaire a accueilli beaucoup de reconvertis du franquisme qui ont gardé leur idéologie et leur influence. Enfin, l'Opus Dei, même s'il est laïque, penche idéologiquement à droite et marque toujours de son empreinte la société espagnole.
LCI.fr : Pourquoi le Parti populaire s'oppose-il à la loi ?
J.-L.G. : Le pacte sur lequel a été fondée la transition entre franquisme et démocratie en 1975 était un "pacte d'oubli" sur la guerre civile puis le régime. Conséquence de la présence d'anciens franquistes dans ses rangs, le Parti populaire estime qu'il ne faut pas revenir sur le passé, ne pas raviver les vieilles blessures et ouvrir la boîte de Pandore, même si cela signifie tirer une croix sur les fosses communes de la guerre et la répression qui a suivi.
LCI.fr : L'Eglise catholique est également contre.
J.-L.G. : Comme le Parti populaire, elle ne veut pas rouvrir des blessures qu'elle considère comme cicatrisées. Pendant la guerre, le clergé espagnol -sauf au Pays basque- a appuyé la cause franquiste (qu'elle qualifiait de croisade) puis a ensuite soutenu le régime, dont elle fut l'un des piliers. Elle n'a ensuite jamais véritablement reconnu s'être trouvée du côté des "bourreaux" et se présente toujours uniquement comme une victime des exactions commises par les milices d'extrême-gauche. C'est le sens de la béatification massive des religieux espagnols menée au Vatican dimanche dernier (lire notre article).
LCI.fr : Une partie de la gauche s'oppose également à la loi. Pourquoi ?
| "Pour une partie de la gauche, la loi ne va pas assez loin" |
| Jean-Louis Guereña |
J.-L.G. : Il faut tout d'abord noter qu'il n'y a pas de front massif. Ceux qui s'y opposent sont dispersés dans les différents partis de gauche ou dans les régions à tendance nationaliste, principalement la Catalogne et le Pays basque. Zapatero devrait donc faire adopter son texte sans grande difficulté (ndlr : l'interview a été réalisée avant le vote).
Les opposants à la loi estiment qu'elle ne va pas assez loin. Outre l'aide de l'Etat pour exhumer les fosses communes et identifier les corps pour les rendre aux familles des victimes républicaines tuées par le régime, ils exigent que les jugements prononcés par les tribunaux d'exception après des procès sommaires soient définitivement annulés. Or le Premier ministre refuse d'accéder à cette requête.
LCI.fr : Dans les faits, sera-t-il possible de "défrancotiser" les lieux rappelant la dictature dans les villes de droite et notamment de "neutraliser" le mausolée de Valle de los Caidos* ?
J.-L.G. : Pour débaptiser les noms de rue ou de monuments faisant référence au régime, il ne devrait pas y avoir de problème. Le processus a été lancé très tôt après le retour de la démocratie et n'a jamais été remis en question ni confronté à une véritable opposition.
En revanche, le cas de Valle de los Caidos est en effet plus épineux puisqu'il a été construit par des prisonniers républicains contraints aux travaux forcés et que son immense croix a été voulue par Franco pour être le symbole de son régime. Pour le rendre neutre, il faudra enlever les tombes de Franco et Primo de Rivero et rendre leurs corps à leurs descendants. Ce n'est pas gagné d'avance.
LCI.fr : Plus globalement, à cinq mois des législatives, Zapatero prend-il un risque politique en faisant voter cette loi controversée afin de respecter ses promesses de campagne de 2004 ?
| "La polémique ne jouera pas sur les élections" |
| Jean-Louis Guereña |
Plus globalement, je ne pense pas que cela puisse gêner Zapatero pour les élections de mars prochain. Son bilan économique et social est bon (chômage et déficit en baisse, croissance dynamique) et le Parti populaire peine à monter un projet sérieux. Si cette "loi sur la Mémoire" a une incidence, elle ne sera que marginale.
* basilique où sont enterrés Franco et José Antonio Primo de Rivera, créateur du parti de la Phalange, et qui accueille des sépultures de soldats franquistes mais aussi des fosses communes de combattants républicains.
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