Le journaliste italien Roberto Saviano, auteur de "Gomorra", un livre sur la camorra, la mafia napolitaine. © C. Hélie/Gallimard
C'est une région où le nombre de personnes assassinées est l'un des plus élevé au monde mais ce n'est pas en Colombie. C'est une région où il existe des bataillons d'enfants-soldats mais ce n'est pas au Congo. C'est une région où des centaines d'ateliers clandestins confectionnent jour et nuit vêtements de haute couture et contrefaçons mais ce n'est pas en Chine. Cette région, c'est la Campanie, dont Naples est la capitale et dont la Camorra, la mafia locale, a fait son fief.
Avec son brillant livre Gomorra, Roberto Saviano nous entraîne "dans l'empire de la Camorra". Une enquête minutieuse, une plongée vertigineuse dans un empire avant tout économique. "La dialectique commerciale est l'ossature du clan", résume le journaliste, originaire de Naples. Les patrons du "Système" (les mafieux n'emploient jamais le mot Camorra) font indistinctement des affaires dans les secteurs de l'économie légale et illégale. Un exemple parmi beaucoup d'autres : "le cartel des familles de Casal di Principe [haut-lieu de la Camorra, NDLR] pèse environ 30 milliards d'euros, répartis en biens immobiliers, élevages, actions, liquidités, entreprises du bâtiment, sucreries, cimenteries, usure, trafic d'armes et de drogue."
Les parrains locaux sont présentés comme des capitaines d'industrie employant des "centaines de sous-traitants [hautement qualifiés] ayant chacun des tâches précises". Les membres du clan, les affiliés, sont rémunérés chaque mois, comme des salariés. Lorsqu'ils se font arrêter, les chefs transmettent à leur famille argent et provisions. La Camorra aussi a son comité d'entreprise.
"Ultra-libéralisme radical"
"La logique de l'entreprenariat criminel et la vision des parrains sont empreintes d'un ultra-libéralisme radical", souligne encore Saviano. "Les règles sont dictées et imposées par les affaires, par l'obligation de faire du profit et de vaincre la concurrence", poursuit-il. Une guerre des clans se résume finalement à une opposition de capitaux, de projets financiers, d'investissements. L'élimination d'un affilié se décide parfois comme le renouvellement d'un cadre d'une entreprise...
| "On lui a défoncé le visage à coups de marteau" |
Roberto Saviano, |
L'audace de ces "samouraïs ultra-libéraux" susciterait presque l'admiration. Saviano rappelle qu'ils sont aussi et surtout des hommes sans pitié, capables de la violence la plus extrême. La mort d'Edoardo La Monica, qui a "balancé" à la police le boss Paolo Di Lauro, mérite d'être relatée : "On l'a attaché puis frappé lentement, pendant des heures, avec une batte de base-ball cloutée (...) On lui a coupé les oreilles, arraché la langue, brisé les poignets, énucléé les yeux avec un tournevis alors qu'il était encore vivant (...) Pour finir, on lui a défoncé le visage à coups de marteau et tracé au couteau une croix sur les lèvres". Son cadavre a été jeté dans une décharge.
Récit de guerre
D'un reportage façon Capital, le livre de Saviano bascule vers le récit de guerre. Sous sa plume, Naples ressemble à Bagdad. Meurtres, massacres, tortures... L'auteur raconte et se raconte. Le premier mort qu'il découvre, enfant. Ses virées dans les quartiers chauds où la police ne pénètre qu'avec l'artillerie lourde. Ses rencontres avec les enfants armés par les gangs. Il y a certes chez Saviano un peu de fascination pour toute cette horreur ; de la rage, surtout. Et du courage.
Son livre, énorme succès en Italie, a mis au jour les agissements d'hommes qui se présentent comme de respectables chefs d'entreprise. Il vit aujourd'hui sous protection policière. Sa famille a dû quitter Naples. Un parrain lui a écrit : "Sache que c'est moi qui ai décidé de ne rien faire, ce n'est pas l'escorte qui te protège".
Roberto Saviano : Gomorra, Dans l'empire de la camorra, éditions Gallimard, 362 pp., 21 euros.
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