Dmitri Medvedev (g.) et Vladimir Poutine (d.) © Abacapress.comThomas Gomart est directeur du centre Russie/NEI à l'Ifri (Institut français des relations internationales). Il dirige également la collection numérique trilingue Russie.Nei.Visions.
LCI.fr : Quel bilan général peut-on tirer des années Poutine pour la Russie ?
Thomas Gomart : Son double mandat aura été marqué par une croissance forte et continue (+56% depuis 2000) qui a permis une amélioration de conditions de vie des Russes à tous les niveaux de la société. Trois raisons principales à cette prospérité : tout d'abord, l'augmentation des prix de l'énergie. Ensuite, les réformes, notamment fiscales. Elles ont permis de faire rentrer l'impôt, surtout celui sur les sociétés, et ont donc donné à l'Etat les moyens d'agir. Enfin, la consommation des ménages a eu un effet entraînant. Les Russes sont avides de services et de biens de production. Tout ceci explique la forte popularité de Poutine après huit ans de pouvoir.
Il faut cependant noter que cette amélioration économique s'est doublée d'une régression politique avec une baisse des libertés publiques, un contrôle renforcé des médias et une négation de l'opposition. Toute velléité de s'opposer au Kremlin a été tuée dans l'œuf. En Russie, la notion d'alternance politique n'existe pas. Mais cela ne choque pas les Russes car leur priorité est de consommer, de retrouver une normalité et de ne plus tenter d'expériences politiques.
LCI.fr : Sur le plan extérieur, les Russes sont également satisfaits de l'action de Poutine.
T.G. : Son mandat a marqué le retour du prestige russe, auquel la population est très attachée. La Russie est beaucoup plus influente dans le monde qu'en 2000, elle a retrouvé ses marges de manœuvre en matière de diplomatie. Les crises successives de la fin de l'ère soviétique puis des années Eltsine s'étaient traduites par un sentiment de déclassement international chez les Russes. Avec Poutine, ils ont pris leur revanche.
LCI.fr : Qui est Dmitri Medvedev, qui devrait être élu président ?
T.G. : C'est un homme jeune, âgé de 42 ans. C'est un très proche collaborateur de Poutine
| "En Russie, on nomme un président. Ensuite, on l'élit" |
| Thomas Gomart |
Il a notamment été chef-adjoint de l'administration présidentielle au Kremlin. On pourrait comparer ce poste à un super- secrétaire général de l'Elysée, qui serait aussi chargé de diriger un Gaz de France beaucoup plus puissant, en l'occurrence Gazprom. En tant que président du conseil d'administration de Gazprom, il avait ainsi accès à la principale base politique russe : non pas les partis, mais les fortes clientèles. Il a ensuite été 1er vice Premier ministre, avec autorité sur l'ensemble des ministres techniques.
LCI.fr : Sa victoire est-elle assurée ?
T.G. : Oui. L'élection va confirmer sa nomination. En Russie, on nomme un président et ensuite on l'élit. C'était exactement la même chose en 2000 avec Poutine. Medvedev va donc gagner l'élection assez largement, non pas sur son programme et sa personnalité, mais uniquement car il a été désigné.
LCI.fr : Son élection ne sera-t-elle pas entachée vu la situation ?
T.G. : Il va en effet gagner sans avoir de véritable opposition en face de lui. Soit elle a été dissuadée de participer à l'élection, soit elle n'a pas été autorisée à présenter de candidat
| "Fraude ou pas, la victoire de Medvedev ne sera pas contestable" |
| Thomas Gomart |
Si des fraudes ont lieu, elles proviendront des gouverneurs de provinces qui veulent être bien perçus par le Kremlin. Mais là encore, cela ne jouera qu'à la marge. Les Occidentaux émettront bien quelques réserves. Mais comme ils se doivent de négocier avec la Russie, ils ne brusqueront pas plus ce partenaire.
LCI.fr : Les Occidentaux semblent d'ailleurs apprécier Medvedev.
T.G. : Leur position se comprend avec une comparaison. Depuis 2000, ils devaient faire face à une confrontation à distance avec Moscou en raison du manque de communication du Kremlin. Or la succession de Poutine s'est jouée entre Medvedev et Sergueï Ivanov. Le premier, au background technique, est plutôt ouvert au monde occidental, notamment à l'UE. Il est aussi partisan de l'adhésion aux institutions internationales comme l'OMC et favorable à la globalisation. Le second, ancien ministre de la Défense et ancien général des services secrets, a un background lié à la sécurité. Il ressemble en cela beaucoup à Poutine.
Les Occidentaux étant focalisés sur le Kremlin sans voir les transformations profondes de la société russe, ils préféraient donc voir Medvedev succéder à Poutine plutôt qu'Ivanov. Mais il ne faut cependant pas s'attendre à des changements profonds sur la scène internationale. Medvedev poursuivra globalement la politique étrangère de Poutine sur le fond. Seul le style sera différent et plus adouci.
LCI.fr : Pourquoi Medvedev a-t-il été choisi face à Ivanov ?
T.G. : Le choix final a surpris car il était en perte de vitesse. On peut avancer deux raisons. Tout d'abord, pour sa personnalité qui semble faire de lui une personne plus malléable. Ensuite, pour son côté pro-occidental.
LCI.fr : Medvedev a déjà indiqué qu'il prendrait Poutine comme Premier ministre, qui a accepté. Sachant que le président russe a beaucoup de pouvoirs par rapport à son Premier ministre, le tandem peut-il fonctionner ?
T.G. : Il y a trois possibilités. Tout d'abord, Medvedev se contente d'être la marionnette de Poutine et reste dans l'ombre pour préparer la victoire de Poutine à la présidentielle de 2012, voire avant (ndlr : selon la Constitution russe, Poutine ne peut briguer un troisième mandat consécutif. Mais il peut en effectuer un troisième par la suite). Ensuite, le tandem fonctionne correctement. Les deux hommes se répartissent les rôles et assurent l'équilibre des intérêts des clientèles russes.
Enfin, troisième scénario possible : Medvedev prend goût au pouvoir et tente de se
| "Trois scénarios pour le tandem Medvedev-Poutine" |
| Thomas Gomart |
Le contrat était le suivant : "tu respectes les intérêts de la 'famille' (ndlr : le surnom donné au clan de Eltsine) et tu seras président". A l'époque, Poutine était le directeur du FSB. C'est comme si, en France, le patron de la DGSE, sans bases politiques, devenait président. Eltsine pensait que son homme de confiance, Alexandre Volochine, alors chef de l'administration présidentielle, manœuvrerait Poutine sans problème. Poutine n'a pas respecté le contrat, mais il a néanmoins mis trois ans à se débarrasser de Volochine, en octobre 2003.
LCI.fr : Medvedev pourrait-il écarter Poutine comme ce dernier a écarté Volochine ?
T.G. : C'est très tôt pour le dire. La composition du futur gouvernement, qui revient en théorie presque exclusivement au président, sera une bonne indication. S'il est reconduit dans ses grandes lignes, ce sera une victoire pour Poutine. S'il y a beaucoup de changement parmi les ministres, cela montrera que Medvedev a un poids réel.
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