Soljenitsyne, le génie et la part d'ombre

le 04 août 2008 à 07h04 , mis à jour le 04 août 2008 à 12h57

Ayant consacré sa vie à lutter contre le totalitarisme communiste, il avait du mal, depuis son retour d'exil, à trouver sa place dans une Russie dont il prônait la renaissance morale.

SoljénitsyneSoljénitsyne © MICHAEL ESTAFIEV (AFP)

Patriote habité par une force prophétique et une détermination comparables à celle d'un Dostoïevski, certain d'être élu par le destin qui lui avait permis de vaincre un cancer, Alexandre Soljenitsyne, mort dimanche à 89 ans, a consacré sa vie à lutter contre le totalitarisme communiste. Grand historien et écrivain politique, son talent littéraire a fait l'objet de jugements divergents, certains critiques le croyant éminent sur ce plan aussi, d'autres, tel l'écrivain ex-dissident Vladimir Voïnovitch, affirmant que son génie est un "mythe".

Le tournant de sa vie aura été, après la guerre, son passage dans l'envers du décor du stalinisme : le goulag. Mobilisé en 1941 lorsque Hitler lance la Wehrmacht dans les plaines russes, il est alors capitaine d'artillerie, et décoré par deux fois pour son courage sur le front. Mais en 1945, la censure militaire découvre, dans des lettres qu'il adresse à un ami, des critiques visant Staline. Cela lui coûtera huit ans de détention.

Marqué au fer rouge par l'expérience du goulag

L'expérience le marque à jamais. Libéré en 1953, quelques semaines avant la mort de Staline, il est exilé en Asie centrale et commence à écrire, puis revient dans la partie européenne de l'immense pays pour devenir enseignant à Riazan, à 200 km de Moscou. Le nouveau maître de l'URSS, Nikita Khrouchtchev, donne son feu vert à la publication, dans la revue littéraire non-conformiste Novy Mir, d'Une Journée d'Ivan Denissovitch. Le récit sur un détenu ordinaire du Goulag paraît le 18 novembre 1962. Mais le dégel khrouchtchévien n'est pas fait pour durer, contrairement au Goulag, qui continue à exister. Le KGB harcèle un Soljenitsyne dont le renom grandit déjà en Occident et les autorités interdisent la publication de ses livres, dont Le Pavillon des cancéreux. Ses ouvrages sont retirés des bibliothèques publiques. En 1969, il est exclu de l'Union des écrivains.

La stature de l'homme le protège encore, mais lorsqu'il reçoit le Prix Nobel de Littérature en 1970, il renonce à aller à Stockholm, craignant ne pouvoir rentrer dans l'URSS de Léonid Brejnev. Entre les pressions du KGB et celle de sa mission, le caractère difficile de l'écrivain ne s'améliore pas et son premier mariage se termine par un divorce. Soljenitsyne est en train de terminer l'oeuvre de sa vie, L'Archipel du Goulag, une grande fresque historico-littéraire sur les camps, qui sera publiée à Paris dans les années 1970, suscitant à nouveau un grand écho dans le monde entier. C'en est assez pour le Kremlin et l'URSS expulse le citoyen Soljenitsyne vers l'Occident. Il vit d'abord en Suisse, puis s'établit aux Etats-Unis, dans le Vermont. L'Occident découvre alors que l'homme qui avait fait trembler Moscou est un conservateur orthodoxe et slavophile, souvent très critique à l'égard de sa société de consommation.

De l'exil américain au retour triomphal en Russie

En 1994, il retourne triomphalement dans la nouvelle Russie. Mais là aussi, souvent pessimiste, il aura, jusqu'à sa mort, du mal à trouver sa place dans la nouvelle réalité post-communiste, même s'il se rapprochera du président Vladimir Poutine. En refusant une haute distinction que voulait lui décerner Boris Eltsine, il expliquera ne pas pouvoir accepter d'honneurs de la part d'un président qui avait, selon lui, plongé son peuple dans la misère. A Vladimir Poutine, son successeur, il reprochera de ne pas s'être attaqué aux pouvoirs des hommes politiques corrompus. Et, position qui fera bondir les milieux progressistes, ce défenseur d'une renaissance morale et spirituelle de la Russie se dira favorable au rétablissement de la peine de mort pour mieux mater le séparatisme tchétchène.

Emblème de la dissidence tout au long de la guerre froide, Soljenitsyne n'aura jamais caché ses opinions nationalistes panslaves, sa passion mystique pour la Russie et sa ferveur orthodoxe, tout en étant poursuivi par des accusations d'antisémitisme, lesquelles devaient refleurir lors de la parution d'une de ses dernières oeuvres, Deux cents ans ensemble, une histoire des Juifs de Russie.

D'après agences

le 04 août 2008 à 07:04
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