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Espagne : "Après les élections, les 'indignés' sont à un carrefour"

Fabrice Aubert par
le 24 mai 2011 à 16h38 , mis à jour le 24 mai 2011 à 18h34.
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5min
Madrid : le campement des "indignés" sur la Puerta del Sol, 21 mai 2011

Madrid : le campement des "indignés" sur la Puerta del Sol, 21 mai 2011 / Crédits : Abacapress.com

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Europe Décryptage - Transformation en parti politique ou maintien de l'utopie militantiste et contestataire : que peut devenir le mouvement des jeunes espagnols contre le chômage ? Les réponses de TF1 News avec Benoît Pellistrandi, spécialiste de l'Espagne contemporaine.
Benoît Pelisstrandi 

Ancien directeur des études de la Casa Velazquez (Centre de création artistique et de recherche français à Madrid), Benoît Pellistrandi est spécialiste de l'Espagne contemporaine. Il prépare d'ailleurs un livre sur les "Fractures espagnoles" (Editions Perrin).


TF1 News : Les élections locales passées, le "mouvement des indignés"va-t-il s'étendre, rester cantonné dans ses dimensions actuelles ou bien s'éteindre ?
Benoît Pellistrandi :
Il est en tout cas à un carrefour. Deux tendances se dessinent. Tout d'abord, celle représentée par les initiateurs du mouvement. Issus des mondes  associatif et alternatif (ndlr : environ 200 associations sont liées aux "indignés"), ils estiment qu'il faut changer la forme de la contestation. Ils proposent notamment de créer un parti politique. Cette option crée des divergences et des cassures avec ceux qui souhaitent garder le côté spontané. Ces derniers, plus jeunes et qui se sont joints au fur et à mesure, envisagent plutôt de pérenniser la contestation sous une autre forme de militantisme, pas encore très définie, afin d'en garder l'utopie. 
 
TF1 News : Quelle tendance semble prendre le dessus ?
B.P. :
C'est très difficile à dire. Il semble cependant que la tendance est favorable à ceux qui veulent structurer socialement et politiquement le mouvement. Dans cette optique, on assistera probablement à une levée rapide du camp de la Puerta del Sol. Dans le cas opposé, le campement pourrait durer, avec d'une part, des risques de débordements (alors que pour l'instant le mouvement se caractérise par son esprit de responsabilité) et d'autre part, des risques de "pourrissement" avec de moins en moins de participants.

exergue"Le virage de la rigueur plus fort qu'en France en 1983"


TF1 News : Si un parti politique issu du mouvement venait à être créé, où se situerait-il sur l'échiquier ?
B.P. :
Politiquement, les initiateurs du mouvement gravitent dans les milieux gauchistes et d'extrême-gauche -en France, même s'il est difficile de comparer d'un pays à l'autre, on les trouverait ainsi par exemple au NPA d'Olivier Besancenot ou chez les écologistes les plus activistes. Ils ont ensuite été rejoints par les mouvements progressistes et sociaux de la gauche "orpheline" de José Luis Zapatero.

En l'absence d'une vraie gauche espagnole, il y a en effet depuis longtemps une vraie réflexion politique dans les universités. Cela s'est amplifié depuis trois ans avec le reniement du parti socialiste et son virage vers la rigueur, encore plus violent que celui de François Mitterrand en France en 1983. Conjoncturellement, il s'agit de l'échec le plus grave de Zapatero. Après avoir redonné son rôle "d'espoir" au parti socialiste, il gouverne aujourd'hui avec l'épée de Damoclès des marchés et des agences de notation. Résultat : même s'il n'avait pas le choix dans un contexte de mondialisation et de monnaie européenne unique, les jeunes militants estiment qu'ils n'ont pas "voté pour ça".  Ils ne font donc plus confiance au PSOE et revendiquent un autre système et une autre politique. C'est le symbole de leur déception.
 
TF1 News : Plus globalement, ce mouvement était-il prévisible ?
B.P. :
Oui. Avec le retournement de la conjoncture, une explosion sociale à venir était évidente. L'Espagne a connu ses "30 Glorieuses" il y a peu. Cela s'est arrêté brusquement. Et le pouvoir a ensuite nié la crise. Or l'Espagne se retrouve aujourd'hui avec la génération la plus instruite de son histoire, mais dont l'avenir est bouché.

Sur la Puerta del Sol, le portrait robot du  contestataire est ainsi un jeune âgé entre 25 et 30 ans, très diplômé, urbain, mais au chômage, comme 30% des jeunes qui cherchent un travail, et qui ne bénéficie pas de système d'accompagnement comme le RSA en France. Les revendications, très concrètes (Droit au logement, instauration de la taxe Tobin...) traduisent le désarroi de la société espagnole, en plein appauvrissement, avec des jeunes marginalisés. Cela explique aussi le soutien intergénérationnel au mouvement.

exergue"Zapatero ne mettra pas fin au mouvement avec des emplois pour les jeunes" 


 TF1 News : Que peut faire -que doit faire- José Luis Zapatero pour mettre fin à la contestation ?
B.P. :
Il est dans une situation très compliquée. Les revendications étant globales, comme changer le système, il ne sera pas possible de mettre fin au mouvement comme on négocie la fin d'une grève en promettant de créer, par exemple, des emplois jeunes paraétatiques.

Or Zapatero est en fin de vie politique (ndlr : il a annoncé qu'il ne serait pas candidat à sa succession en 2012). Et même s'il le voulait, il ne dispose pas de la majorité parlementaire nécessaire pour voter un budget de relance et non de rigueur pour 2012. De son côté, le parti socialiste est en plein dans ses primaires et ne possède pas de projet clair. Enfin, la solution qui consisterait à convoquer des élections anticipées serait un suicide politique face au Parti populaire. Car même si les "indignés" ne sont peut-être que 100.000 dans l'ensemble des rues du pays, ils expriment la colère des 20 millions d'électeurs contre le gouvernement.
 
TF1 News : Certains "indignés" souhaitent "exporter" le mouvement en Europe. Peuvent-ils réussir (voir encadré) ?
B.P. :
Oui. Ils ont notamment des perspectives réelles en Grèce et au Portugal, les deux autres pays où la crise a fait le plus de ravages. En France, ce sera plus difficile dans l'immédiat car les inquiétudes sont moins grandes. Même si c'est difficile à admettre étant donné la situation sociale de notre pays, nous avons en effet moins subi les effets de la crise qu'en Espagne et les jeunes bénéficient d"amortisseurs" quand ils sont touchés par la précarité.

Des rassemblements de solidarité à Paris 

A Paris, plusieurs dizaines de jeunes se rassemblent tous les soirs place de la Bastille depuis quelques jours en solidarité avec les "indignés" espagnols. Ils appellent à un grand rassemblement dimanche prochain dans la capitale. D'ici là, d'autres devraient avoir lieu dans plusieurs villes de France.

Le mouvement "Démocratie réelle, maintenant !" estime notamment que la mobilisation citoyenne des jeunes espagnols concerne tous les Européens. "La révolte des pays arabes a traversé la Méditerranée. Le réveil du peuple espagnol envoie un message clair à tous les Européens, à nous de saisir cette opportunité", peut-on lire sur son site internet.


 

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  • hdsxm : Ils feraient mieux de se remettre au boulot pour sauver l'économie de leur pays,c'est ça le socialisme, on donne on donne, et le jour ou on ne peu plus donner les gens ne comprennent plus. C'est pareil pour les grecs.

    Le 25/05/2011 à 15h45
  • dur6200 : Mais qui ne TENTE rien n'a RIEN,les parents ont p-etre ENCORE du travail,et la jeunesse??qu'a t elle devant elle??des CDD,à longueur d'années,et encore lorsqu'il y en a!!! désespérance,oui!!! ic 1980 Merci de me publier svp

    Le 25/05/2011 à 12h33
  • ic1980 : Un petit mai 68 à la sauce facebook qui ne risque pas de changer la face de l'Espagne mais juste faciliter l'accession au pouvoir de la droite car ce pays à l'économie fragilisée n'est pas encore assez mal en point pour offrir les conditionsd'une révolution. Même si le chomage touche une part importante de la population et notamment la jeunesse, une majorité d'actifs a encore un travail . Ces derniers souvent les parents des manifestants vont finir par sonner la fin de la ''récréation'' pour préserver leur emploi et cesser des désordres incompatibles avec un redressement de l'économie. Tout comme les évènements de mai 68 ont conduit à la défaite cuisante de la gauche aux législatives les Indignés vont creuser la tombe du socialisme en Espagne. Le vieux principe d'action/réaction !!!

    Le 25/05/2011 à 11h21
  • coucou78000 : ... et si l'UMP reste au pouvoir.

    Le 25/05/2011 à 07h53
  • paqueu : Zapatero est certes socialiste mais sa politique était en revanche dans la ligne droite du capitalisme mondial. Alors ne tirons pas de conclusions hâtives.

    Le 25/05/2011 à 01h22
      Nous suivre :

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