Le premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, le 14/11/11 © Abacapress.comAncien directeur des études de la Casa Velazquez (Centre de création artistique et de recherche français à Madrid), Benoît Pellistrandi est spécialiste de l'Espagne contemporaine. Il prépare d'ailleurs un livre sur les "Fractures espagnoles" (Editions Perrin). La droite a remporté dimanche la majorité absolue aux élections législatives, portée au pouvoir par un pays inquiet qui a choisi de sanctionner le gouvernement socialiste, mais ne se fait pas beaucoup d'illusions sur l'avenir. La gauche indépendantiste basque entrerait au Parlement. Après sept ans dans l'opposition, le Parti populaire, emmené par Mariano Rajoy, devrait largement remporter ce dimanche les législatives, anticipées de quelques mois en raison de la crise économique. La montée du chômage, qui touche 5 millions de personnes, a été fatale au Parti socialiste. 13 jours avant les législatives anticipées du 20 novembre, Alfredo Perez Rubalcaba, le leader socialiste qui a pris le relais du Premier ministre sortant José Luis Zapatero, et Mariano Rajoy, le patron de l'opposition, se sont affrontés lundi soir pour le seul débat télévisé de la campagne. Le pays compte le plus grand nombre d'aéroports en Europe: près de 500. Beaucoup ont été construits alors que le pays connaissait la prospérité, mais sans réel plan commercial derrière. Depuis la crise, certains d'entre eux n'accueillent que quelques passagers par semaine. L'idée de supprimer la sieste en Espagne et d'aligner les horaires de travail sur le rythme européen n'est pas nouvelle. Mais avec la crise financière, cette idée pourrait être étudiée avec attention. L'Espagne détient le taux de chômage le plus élevé en Europe. Le cap des 5 millions vient d'être atteint. Dans ce pays, touché lui aussi par la crise, le quotidien des Espagnols est difficile. PORTRAIT - Le chef de la droite espagnole, battu deux fois en 2004 et 2008, va devenir Premier ministre après le succès du Parti populaire aux législatives anticipées du dimanche 20 novembre 2011.
Plus d'infosSans surprise, l'Espagne bascule à droite

Ce soir, la droite gagne... en Espagne

Espagne : le débat confirme l'avantage de la droite

Les aéroports espagnols, symboles de la crise

La sieste espagnole menacée par la crise

Les Espagnols face à la crise

Espagne : Mariano Rajoy ou la victoire de la persévérance

TF1 News : Selon tous les sondages, la gauche menée par Alfredo Perez Rubalcaba va subir une lourde défaite, peut-être même la plus lourde depuis le retour de la démocratie. Le bilan de José Luis Zapatero, au pouvoir depuis 2004, est-il si mauvais ou bien est-il une victime collatérale de la crise ?
Benoît Pellistrandi : Certes, il y a bien sûr les effets de la crise économique. Elle a touché l'Espagne comme tous les autres pays. Mais cette défaite annoncée du Parti socialiste est aussi et surtout l'échec personnel de Zapatero. Il est aujourd'hui l'homme politique le plus impopulaire du pays. Paradoxalement, il paye le prix de sa popularité des débuts. Dans un premier temps, il avait réinventé le socialisme espagnol et redonné une identité à la gauche avec des réformes sociétales (laïcisation, avortement, mariage homosexuel, droits sociaux...).
Mais, ensuite, trop optimiste, il n'a pas vu, ou du moins pas voulu voir venir, la crise. Cette erreur politique lui est revenue comme un boomerang et lui coûte cher aujourd'hui. Dès 2009, son ministre des Finances de l'époque demandait un plan de rigueur. Zapatero a refusé. Résultat : quelques mois plus tard, le remède de cheval imposé malgré tout aux Espagnols a été bien plus fort (ndlr : retraite à 67 ans, diminution des aides sociales...). La crédibilité de la gauche en a pris un coup et Zapatero a été balayé par les cinq millions de chômeurs que compte désormais le pays, soit 20% de la population active. Même s'il n'est évidemment pas le seul responsable, les électeurs lui reprochent de les avoir relégués en "2e division", comme avant le passage à l'euro (voire notre reportage : "Espagne : Almeria frappé de plein fouet par le chômage")
TF1 News : L'état de l'économie a-t-il été le seul enjeu de la campagne ?
B.P. : En tout cas, c'était l'enjeu principal. L'autre point majeur concernait la structure de l'Etat espagnol, aujourd'hui divisé entre l'Etat central et 17 "autonomies". La crise a révélé la complexité administrative du pays. Au déficit de l'Etat vient s'ajouter ceux des régions et des collectivités locales. Le constat qui s'impose est que le système créé en 1978 n'est plus tenable. Deux options sont possibles : soit une recentralisation, soit la mise en place d'un fédéralisme.
| "Le programme de Rajoy est flou" |
TF1 News : Mariano Rajoy, le leader du Parti populaire, battu en 2004 et 2008 par Zapatero, devrait donc devenir Premier ministre. Comment expliquer qu'il soit toujours là après ces deux échecs ?
B.P. : Sa défaite du 13 mars 2004 ne compte pas vraiment tant elle est liée aux attentats commis deux jours plus tôt à Madrid. Ensuite, après celle de 2008, il a très bien manœuvré en convoquant rapidement un congrès du Parti populaire pour neutraliser ses adversaires et se faire réélire avant qu'une opposition interne ne puisse naître. Son autre qualité, c'est d'être un Galicien, qui, en caricaturant, est à l'Espagne ce que le Normand est à la France. Il ne dit jamais rien. Quand vous parlez avec lui, vous avez l'impression qu'il vous donne raison. Il a encore agi ainsi lors de la campagne en ne dévoilant aucune proposition concrète, sauf pour prendre le contre-pied de Rubalcaba en affirmant qu'il ne toucherait pas aux retraites. Mais pour le reste, il est flou, son programme est vague.
Le résultat de sa victoire annoncée sera donc compliqué à décrypter. Au-delà du vote-sanction contre la gauche, quel sera le vote d'adhésion pour Rajoy ? Difficile à dire puisque les Espagnols ne savent pas trop à quoi adhérer. Cette élection est vraiment celle de l'ambiguïté. Les marchés ne s'y trompent d'ailleurs pas. Ils ont continué à attaquer la dette souveraine espagnole à quelques jours du scrutin.
TF1 News : Justement, quelle peut être la marge de manœuvre de Rajoy face aux marchés ?
B.P. : Face au modèle économique espagnol, ils restent sceptiques. La croissance reste faible. Surtout, l'industrie espagnole est une industrie de copie et non de création. On ne dépose que 2.600 brevets par an Espagne, contre 14.000 en Allemagne ! L'économie ne pouvant se reposer entièrement sur le tourisme, Mario Rajoy devra trouver comment relancer la croissance. Il est fort probable qu'il choisisse les recettes classiques de la droite, en instillant plus de flexibilité sur le marché du travail.
| "Rajoy a des atouts pour maintenir son état de grâce" |
TF1 News : Les Espagnols ne vont-ils pas alors vite déchanter ?
B.P. : C'est la question à un million d'euros. Dans l'immédiat, Mariano Rajoy bénéficiera de l'état de grâce. Pour combien de temps ? Mystère. Il a néanmoins plusieurs atouts. Tout d'abord, il bénéficie du souvenir positif du bon bilan de José Maria Aznar (ndlr : Premier ministre entre 1996 et 2004), même s'il ne pourra pas compter sur les privatisations des entreprises publiques pour faire rentrer facilement de l'argent dans les caisses de l'Etat.
Ensuite, si le taux de chômage est trop élevé, la situation macro-économique de l'Espagne n'est pas aussi mauvaise qu'on peut le penser : la dette publique est maîtrisable puisqu'elle ne représente que 67% du PIB contre 87% en France ou 120% en Italie, la sécurité sociale est à l'équilibre et le fonds de réserve pour les retraites est excédentaire de 60 milliards d'euros.
TF1 News : Au-delà de ce scrutin, l'Espagne est le pays où le "mouvement des indignés" est né et où il est le plus fort. Même s'ils se disent a-politiques, ces participants sont souvent issus des milieux de gauche. La large victoire attendue de la droite est-elle pour eux une sorte d'échec ?
B.P. : Le phénomène, bien que réel, a été surpondéré médiatiquement, au point de masquer aussi une mobilisation à droite en réaction. Surtout, il ne pèse pas politiquement car c'est avant tout un mouvement social et sociétal. Il n'a pas d'organisation politique et se retrouve donc en porte-à-faux dans un système d'élections classiques. Certains thèmes, comme la modernisation du système et la fin des privilèges de la classe politique et financière, ont néanmoins été repris par les petits partis (voir notre reportage sur place : "Législatives en Espagne : les "indignés veulent peser")
Après le scrutin, il y aura marginalement des opérations spectaculaires. Mais dans cinq ou six mois, à la fin de l'état de grâce de Mariano Rajoy, le mouvement peut repartir de l'avant s'il s'installe aussi au niveau européen.
Retour MYTF1
Sans surprise, l'Espagne bascule à droite
Espagne : Mariano Rajoy ou la victoire de la persévérance
Chargement en cours...




