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Travailliste, il est l'avocat de Breivik

Fabrice Aubert par
le 16 avril 2012 à 05h45
Temps de lecture
4min
Geir Lippestad, le 19/8/2011

Geir Lippestad, le 19/8/2011 / Crédits : AFP

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EuropeC'est l'un des -nombreux- paradoxes du procès d'Anders Behring Breivik, qui s'ouvre ce lundi à Oslo après les tueries du 22 juillet dernier : son avocat, Geir Lippestad, est membre du parti travailliste, formation politique détestée par le tueur et délibérément visée sur l'île d'Utoeya.

Défendre Anders Behring Breivik à son procès en Norvège moins d'un an après les tueries du 22 juillet 2011, c'est un peu comme défendre Klaus Barbie. Dans le rôle de cet avocat du diable, Geir Lippestad a remplacé Jacques Vergès. Et c'est peu dire que son cas de conscience a été compliqué.
 
Certes, en tant qu'avocat, Geir Lippestad, 47 ans, se doit de défendre n'importe quel criminel, qu'il partage ou non sa philosophie. Mais cette fois, le dilemme allait bien au-delà : membre du parti travailliste, Geir Lippestadfait en effet partie d'une formation (et plus globalement d'un système, la démocratie) qu'Anders Behring Breivik exècre, au point d'avoir choisi son université d'été comme seconde phase de son plan machiavélique.

"Protéger le système judiciaire"

Au total, 69 jeunes membres du parti travailliste ont péri sur l'île d'Utoeya dans l'après-midi du 22 juillet dernier, dont 67 sous les balles du tueur -l'attentat commis à Oslo même ayant fait quant à lui huit morts.  Pour rendre la situation totalement ubuesque, c'est Anders Behring Breivik lui-même qui a demandé à Geir Lippestad de le défendre quelques jours après les tueries !

Alors, pourquoi Geir Lippestad a-t-il accepté ? "Ma première pensée a été 'hors de question'. Mais comme l'a souligné mon épouse qui est infirmière : s'il avait été blessé sur Utoeya et qu'on l'avait amené à l'hôpital où elle travaille, les médecins et les infirmières auraient fait ce qu'ils peuvent pour le sauver", explique-t-il.   "Même chose dans le système judiciaire. Nous devons faire notre possible pour protéger ses intérêts et c'est aux juges de prendre les décisions adéquates", ajoute-t-il.

Pourquoi lui ?
 
Autre question qui vient immédiatement à l'esprit : pourquoi Anders Behring Breivik a-t-il demandé à Geir Lippestad de le défendre ? Dans un premier temps, Geir Lippestad pensait que c'était peut-être tout simplement en raison d'un hasard géographique : son cabinet se situait près de la boutique tenue il y a quelques années par l'extrémiste.

La réponse semble en fait être plus liée  à son parcours professionnel. En 2002, il a défendu Ole Nicolai Kvisler, poursuivi pour le meurtre un an plus tôt d'un adolescent de 15 ans né de mère norvégienne et de père ghanéen. Ce drame, alors décrit comme le "premier crime raciste" de l'histoire norvégienne, avait suscité une gigantesque vague d'indignation dans le royaume. Jens Stoltenberg, déjà Premier ministre à l'époque pour son premier mandat, avait appelé à la "tolérance zéro" pour le racisme.

"J'ai prêté mon âme"
 
Depuis fin juillet, défendre Anders Behring Breivik est un combat de tous les instants pour Geir Lippestad. Tout d'abord, contre les faits bien sûr. Pourtant, malgré leur gravité, ce n'est probablement pas le plus difficile. Il lui faut en effet aussi se battre contre lui-même. "J'ai prêté mon âme dans cette affaire. J'espère la récupérer intacte mais je n'en suis pas sûr. On n'est plus le même après un tel boulot", confie-t-il.

Et surtout, il doit enfin se battre contre son client.  Dans son manifeste de 1.500 pages diffusé juste avant de passer à l'acte, le tueur soulignait l'importance pour ses éventuels disciples de s'attacher les services d'un "avocat d'orientation nationaliste". "Le candidat doit être informé que l'objectif de la défense n'est pas de parvenir à la plus petite peine possible mais plutôt de servir la cause visant à sauver l'Europe du marxisme et de ses prolongements (islamisation, etc)", écrivait-il.

Félicitations

Après avoir été contacté, l'avocat a été très clair, prévenant qu'il s'en tiendrait aux seules questions de droit et qu'il refusait de devenir un "agitateur politique" relayant les vues idéologiques de son client. Bizarrement, celui-ci a cédé rapidement. Mais a néanmoins maintenu une exigence rare : faire en sorte d'être reconnu pénalement responsable -et donc risquer la peine maximum de 21 ans de prison- et non irresponsable, seule porte de sortie pour éviter la prison et lui permettre d'être soigné dans un hôpital psychiatrique. Plaider cette responsabilité pénale -que le parquet pourrait en revanche exclure- est un paradoxe de plus dans cette affaire hors du commun.
 
Une affaire qui vaut, pour l'instant, à Geir Lippestad non pas l'opprobre, mais au contraire de nombreuses félicitations, de la classe politique à la société civile, en passant, aussi et surtout, par les survivants d'Utoeya. Beaucoup lui sont gré de veiller sur les droits de l'extrémiste, tout en maintenant une saine distance.  "Un avocat doit s'assurer de ne pas être identifié avec son client. Quand je rapporte ses propos, je prends soin de montrer que cela ne reflète pas mes propres pensées", conclut-il. Il doit maintenant encore tenir les dix semaines que dureront les débats. Le verdict est ensuite attendu pour courant juillet.

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  • loucky68 : Je n'ai jamais compris comment on pouvait defendre un meurtrier....mais l'exemple de ca femme infirmiere est juste...chacun fait son job le mieux possible et sans arriere pensé sur la personne...

    Le 16/04/2012 à 13h05
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