Des étudians européens sur un campus © Communauté européenne
Christian Lequesne et directeur de recherches au Centre d'études et de recherches internationales (Ceri) et professeur de la chaire conjointe Sciences Po-London School of Economics.
LCI.fr : En dehors du contexte politique interne, comment interprétez-vous ce nouveau refus d'un peuple européen qui a beaucoup reçu de l'UE ?
Christian Lequesne : Il faut en effet dissocier les raisons de politique interne de celles liées à l'UE. Fin 2007, dans l'eurobaromètre, 87% des Irlandais admettaient que l'UE avait apporté des bénéfices à leur pays. Il s'agissait d'un des taux de satisfaction le plus élevé. Leur "non" n'est donc pas une remise en cause de la construction européenne sur le principe. Il concerne plus la manière dont sont prises les décisions -les traités sont illisibles- et comment tout ceci est négocié dans des conférences intergouvernementales fermées puisqu'elles se déroulent dans les cénacles diplomatiques.
En outre, il y a un retour du populisme en Europe, différent il est vrai de celui qui a précédé la Seconde Guerre Mondiale. Mais il se traduit aussi par une méfiance à l'égard des élites. En tenant un discours qui critique les "professionnels de la politique" -comme par exemple Berlusconi-, on attire des électeurs.
Enfin, les gens se rendent compte que l'Europe est concernée par la mondialisation. Or il y a toujours un réflexe identitaire face aux bouleversements mondiaux. Aujourd'hui, quand on s'interroge sur les futurs pôles, on pense à la Chine, à l'Inde, mais pas à l'Europe. D'où l'idée que l'Europe, plutôt que nous protéger, s'ouvre trop vers ce monde. Cela crée un réflexe protectionniste, surtout dans un pays où la croissance ralentit, comme c'est le cas en Irlande.
LCI.fr : Au-delà des traités compliqués, y a-t-il une crise du "vivre ensemble" des peuples européens depuis que le danger soviétique, qui a cimenté de fait la construction européenne en lui donnant un sens, a disparu ?
C.L. : Jusqu'en 1989, il y avait en effet un consensus permissif au sein des sociétés européennes qui amenaient les dirigeants européens à réaliser la construction européenne sans rendre de comptes. Les derniers grands projets de la délégation aux élites remontent ainsi à l'Acte Unique en 1987 et l'Union économique et monétaire, lancée en 1988.
Tout ceci était possible car il y avait un récit commun : l'Europe était le promoteur de la paix. On se trouvait alors sur le référenciel de la réconciliation franco-allemande, moteur de la construction européenne. Avec la réunification allemande, l'arrivée d'une génération qui avait toujours connu l'Europe et la paix, et l'intégration de peuples d'Europe centrale se libérant du communisme avec leur propre histoire, on a perdu ce récit commun, ce ciment du "plus jamais ça". Mais on n'a pas trouvé de récit de substitution. Or quand on définit une communauté politique, il ne faut pas seulement des institutions, mais aussi un message dans lequel les peuples se retrouvent. Cette crise du "vivre ensemble" provient surtout de l'absence de récit commun.
"Un référendum dans tous les pays, le même jour"
LCI.fr : Le Danemark en 1992, l'Irlande en 2001 et 2008, la France et les Pays-Bas en 2005. Dès qu'on demande l'avis au peuple, il dit "non". Pourquoi ?
C.L. : Il faut relativiser en rappelant que les Espagnols et le Luxembourg avaient dit "oui" à la Constitution. Ce qui est sûr, c'est que la méthode de ces ratifications à des périodes différentes et par des moyens différents introduit un biais dans la réponse des électeurs. Quand un seul pays utilise le référendum, toute l'attention des opposants se trouvent polarisée autour de ce pays. Cela crée une transnationalisation de la vie européenne. Par exemple, la presse anglaise eurosceptique a martelé avant le scrutin que les Irlandais devaient dire "non" car les Anglais n'avaient, eux, pas eu le choix. Cet argument du "on va faire le boulot démocratique pour les autres peuples européens" semble avoir fonctionné auprès des Irlandais mitigés.
LCI.fr : Faudrait-t-il alors organiser un référendum dans tous les pays le même jour ?
C.L. : Il faudrait en effet arriver à consulter tout le monde de la même manière et au même moment car cela introduirait moins de biais dans la réponse. Sinon, on augmente l'instrumentalisation. Mais cela implique aussi des problèmes constitutionnels dans certains pays. La Loi fondamentale allemande interdit ainsi le recours au référendum.
"Les gens ne remettent pas en cause le bien-fondé de l'UE"
LCI.fr : Plus globalement, y a-t-il aujourd'hui encore une réelle volonté des peuples de construire l'Europe ?
C.L. : Je ne pense pas que les gens remettent en cause le bien-fondé et souhaitent revenir derrière nos frontières. Les échanges se sont banalisés avec l'Europe et il n'est pas question de remettre en cause ce principe. En revanche, les gens voient désormais moins l'intérêt de construire l'Europe qu'auparavant. Ils s'interrogent sur le côté bureaucratique et intergouvernementale qui leur échappe.
Dans les pays, les réformes sont aussi compliquées mais elles se font dans le cadre d'un clivage (on est pour ou contre le gouvernement, on est de gauche ou de droite). Or il n'y a pas une Europe de droite ou une Europe de gauche et il n'y a pas de gouvernement européen. Par rapport aux canons de la démocratie, qui sont nationaux, les gens ne s'y retrouvent pas. Et quand on ne voit pas ces grilles de lecture, on s'abstient, on s'agace et on finit par rejeter, sans être en faveur d'un retour du nationalisme pour autant.
LCI.fr : Ces débats européens -repli national ou intégration- datent du 20e siècle. Aujourd'hui, vu que l'Europe politique ne se fait pas et qu'elle semble très abstraite pour les gens, ne devrait-on pas changer son mode de construction autour de projets concrets ?
C.L. : Il faut évidemment des institutions pour mettre en place des procédures. Mais en effet, on doit mettre en avant des politiques communes concrètes plutôt que des institutions. Or depuis 10 ans, on se penche en priorité sur des mécaniques institutionnelles auxquelles les gens ne s'identifient pas. A l'opposé, des politiques de lutte contre le changement climatique, sur l'immigration ou l'énergie leur parlent, qu'ils soient allemands ou français, et ce, même s'ils n'ont pas forcément la même perception du sujet. Ces politiques communes sont fondamentales. Mais les dernières remontent à l'Acte unique qui a créé en 1987 un grand marché et à Maastricht en 1992 avec l'introduction de l'euro.
"Difficile de faire l'Europe à géométrie variable"
LCI.fr : L'avenir est-il d'une part, dans une simple union économique et douanière avec une monnaie unique et d'autre part, dans un système où des Etats proposent de s'associer par projet sans que tout le monde suive pour éviter l'enlisement et donc l'incompréhension des citoyens ?
C.L. : Peut-être. Cela relancerait l'idée d'une Europe à géométrie variable. J'ai des doutes qu'on puisse l'organiser à l'intérieur des traités européens actuels. D'ailleurs, cette possibilité existe déjà avec la procédure des "coopérations renforcées" adoptée en 1997. Mais elle n'a jamais été utilisée car elle nécessite beaucoup de précaution institutionnelle et surtout politique : elle crée de fait une 1re et une 2e classe, et personne n'a envie d'être dans la 2e classe. Peut-être cela pourrait-il se faire à l'extérieur des traités comme l'ont été le Système monétaire européen en 1979 et la 1re Convention Schengen en 1985.
LCI.fr : Par exemple, concernant la TVA, n'est-ce pas le moment pour la France de dire "on va la baisser tout seul" pour que d'autres pays la suivent et ainsi montrer aux peuples que les problèmes sont pris à bras-le-corps sur des sujets concrets ?
C.L. : Sur ce sujet, elle serait en contradiction avec les lois européennes qui prévoient que l'harmonisation fiscale s'obtient à l'unanimité. Seule, elle montrerait son arrogance et n'aurait donc aucune chance de remporter le bras-de-fer. En revanche, cela pourrait éventuellement marcher si plusieurs pays s'associaient à elle.
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