"Le Liban a le choix entre la médiocrité et la catastrophe"

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 21 novembre 2007 à 11h24 , mis à jour le 21 novembre 2007 à 17h37

Interview - Joseph Bahout, politologue libanais, décrypte pour LCI.fr l'impasse politique avant la fin vendredi du mandat du président Lahoud.

liban drapeau

Joseph Bahout, politologue libanais, est notamment professeur et chercheur à Sciences Po Paris.
  
 
LCI.fr : Les partis politiques n'ont pas de trouvé de compromis sur le successeur du président Lahoud (cliquez ici pour lire l'article). Un déblocage semble difficile à envisager d'ici vendredi soir. A qui la faute ? La majorité ? L'opposition ? A des éléments extérieurs ?
Joseph Bahout : Il est difficile de citer nommément un responsable. En fait, s'il y a quelqu'un à accuser, c'est l'énormité de la crise qui secoue le Liban depuis trois ans et la fragilité de la situation régionale depuis quatre ans.
 
Au niveau libanais, tout est parti de l'été 2004 et de la résolution 1559 des Nations-Unies (ndlr : texte qui affirme la souveraineté du Liban et demande le retrait des troupes syriennes) puis de l'assassinat du Rafic Hariri. Ont notamment  suivi la guerre contre Israël, les sit-in en faveur de l'opposition à Beyrouth puis la démission des ministres chiites du gouvernement. L'impasse politique actuelle n'en est que l'aboutissement, et à moins d'être naïf, ce n'est malheureusement une surprise pour personne.  Elle provient également de la crise régionale qui secoue le Moyen-Orient depuis la guerre d'Irak. Sont venus s'y ajouter le dossier du nucléaire iranien, l'acculement de la Syrie par l'Onu et la fin de règne annoncée de George W. Bush.
 
Alors, il est vrai qu'on aurait pu, comme a tenté de le faire la France, dire : "certes, il y a des problèmes. Mais mettons les de côté pour trouver une solution acceptable par tous". L'initiative est belle et louable, mais elle oublie toute la situation intérieure et extérieure.
 
LCI.fr : Un candidat de consensus serait-t-il affaibli lors de son entrée en fonctions ?
J.B. : Etant donné la situation actuelle, un accord d'ici vendredi tiendrait du miracle. S'il est néanmoins trouvé, ce président ne serait que fantoche car il aura donné trop de gages à chacune des parties. Surtout, son élection ne ferait que reporter les questions de fond. Il n'aura alors aucune solution en main pour résoudre la répartition des postes dans son gouvernement ou valider la déclaration ministérielle. La crise sera polie et policée, digne de la vie politique normale au Liban. Pour résumer, le Liban a le choix entre la médiocrité avec un nouveau président et la catastrophe.

                                       "On se dirige vers la déchirure"


LCI.fr : Que se passe-t-il le samedi 24 novembre au matin si aucun accord n'est trouvé ?
J.B. :
Plusieurs cas de figure sont envisageables. Tout d'abord, une "vacance du pouvoir". Selon la lecture communément admise de la Constitution, le pouvoir est alors donné au Conseil des ministres, mais pas au seul Premier ministre. Loin de rester sur ce statu-quo, sa tâche prioritaire sera de s'atteler à l'élection d'un nouveau président. Or après la démission des ministres chiites, le gouvernement actuel est considéré comme inconstitutionnel par l'opposition. Elle ne reconnaîtra donc pas ses prérogatives pour trouver un président.
 
Le second cas concerne l'attitude du président Lahoud. Il peut choisir de rester, mais cela ressemblerait à un "putsch" que la communauté internationale ne pourra accepter. Il peut également partir normalement mais en nommant un nouveau gouvernement, ce qui serait anticonstitutionnel. Il peut enfin s'en aller sans intervenir et créer alors un vide politique, en se contentant de demander à l'armée de maintenir l'ordre. Cette solution est semi-constitutionnelle.
 
Enfin, la majorité anti-syrienne peut décider de se réunir, en dehors du Parlement, pour élire un président à la majorité simple (ndlr : selon la Constitution, 2/3 des députés doivent être présents pour que l'élection soit valide, or la majorité n'en possède que 68 sur 127). Lahoud pourrait alors s'opposer à laisser le palais à ce président, l'opposition crierait au coup d'Etat, pourrait organiser sa propre élection d'un autre président ou appeler à la désobéissance civile dans les zones qu'elle contrôle (le Sud et le Bekaa). Cela couperait de fait le pays en deux.
 
Dans tous les cas, la question principale concerne l'attitude de l'armée. Interviendra-t-elle en faveur de l'un des deux camps ? Choisira-t-elle la neutralité ? Difficile de répondre à cette question aujourd'hui.
 
LCI.fr : Le spectre d'un retour de la guerre civile est-il réel ?
J.B. : On se dirige en effet malheureusement à un grand pas vers une déchirure qui pourra basculer à n'importe quel moment vers une confrontation sécuritaire, avec de nouveaux assassinats, surtout si la majorité élit bel et bien un président à la majorité simple. Les chiites et l'opposition chrétienne la ressentiront comme une profonde insulte.


                                        "La France joue sa crédibilité"

 
LCI.fr : La majorité bluffe-t-elle sur ce sujet ou est-elle réellement prête à le faire ?
J.B. : Une partie des députés sont tentés de procéder ainsi, notamment ceux des Forces libanaises de Samir Geagea. Saad Hariri (ndlr : le leader de la majorité anti-syrienne) est hésitant car il a tout à perdre dans un conflit et donc intérêt à trouver un compromis, tout comme Nabih Berri (ndlr : président du Parlement et chef de l'opposition). Mais ce dernier doit pour sa part tenir compte des aspirations du Hezbollah. La situation est donc encore plus troublée par les différences d'appréciations à l'intérieur des deux camps, Hariri et Berri étant tenus par des alliances qui reflètent le jeu régional.
 
LCI.fr : La France aura-t-elle perdu sa crédibilité si aucun accord n'est trouvé ?
J.B. : Jusqu'à présent, elle a mené une action solitaire en jouant son va-tout. En juillet, la conférence de la Celle-Saint-Cloud avait ainsi été très importante pour faire parler les parties entre elles. Mais maintenant, elle doit se rendre compte qu'on ne pourra pas régler la crise lors d'une visite de quelques jours à Beyrouth. Si elle va contre le maelstrom libanais, alors, elle perdra en effet sa crédibilité.

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 21 novembre 2007 à 11:24
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1 Commentaires

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  • Ali, le 22/11/2007 à 18h00

    Vous avez recyclé le titre d'un article sur la dernière éléction présidentielle ! super, je rajeunis de 6 mois !

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