© AFP/R. De La Mauvinière
Tsilla Hershco est historienne-chercheuse spécialisée dans les relations franco-israéliennes au Centre Begin-Sadat d'études stratégiques de l'Université Bar-Ilan à Ramat-Gan. Elle a notamment écrit Entre Paris et Jérusalem -La France, le sionisme et la création de l'Etat d'Israël (Ed. Honoré Champion, 2003), préfacé par Shimon Peres.
LCI.fr : Les relations franco-israéliennes ont-elles changé depuis l'arrivée de Sarkozy, dont la politique atlantiste le rapproche de fait d'Israël ?
Tsilla Hershco : Le style est indéniablement nouveau. Les déclarations sont amicales -la phrase de Sarkozy "je suis l'ami d'Israël" a été très appréciée- et l'ambiance des relations bilatérales entre les diplomates des deux pays s'est donc améliorée. Il faut néanmoins noter que ce processus avait en fait commencé fin 2002. Chirac s'était alors rendu compte que sa politique partiale pro-palestinienne lui était défavorable et qu'il devait changer d'attitude si la France désirait garder son influence dans la région et être médiatrice dans le conflit.
Cette amélioration sur la forme joue beaucoup. On ne peut pas nouer de bonnes relations avec des scandales médiatiques comme la visite de Jacques Chirac en 1996 ou l'appel de Sharon en 2004 dans lequel il demandait aux juifs de France d'émigrer. En octobre, lors de sa visite en France, Ehud Olmert a parlé d'une "nouvelle histoire d'amour". C'est évidemment une phrase très forte. Mais cela ressemblait surtout à une offensive de charme. Car sur le fond, les divergences les plus importantes persistent, comme à l'époque Chirac.
Trois divergences principales
LCI.fr : Quelles sont ces divergences ?
T.H. : Tout d'abord, l'interprétation de la résolution 242 de l'Onu du 22 novembre 1967. La France continue de traduire "withdrawal of Israel armed forces from territories occupied in the recent conflict" par "retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés lors du récent conflit" (ndlr : sous-entendu, "de tous les territoires". Or "from territories", dans sa version anglaise, signifie "de territoires", pas "des territoires"). Dans les négociations, Paris continue donc d'arriver avec son agenda et sa vision, ce qui donne l'impression de vouloir les imposer.
Ensuite, l'attitude française vis-à-vis de l'utilisation de la force par Israël n'a pas changé. Paris la critique toujours comme "excessive" et affirme qu'elle doit "être proportionnelle" aux attaques. Mais qu'est-ce que cela veut dire puisque le Hamas lance ses roquettes depuis des zones où résident les populations civiles ? Paris réagit très rapidement également. La semaine dernière, elle a par exemple condamné l'explosion survenue dans une maison de Gaza. Or il s'est avéré qu'Israël n'était pas responsable. Paris veut également que l'ouverture du passage entre Gaza et Israël soit permanent pour des raisons humanitaires. Mais si c'est le cas, alors des roquettes tombent sur le sud d'Israël. Plus globalement, la France affirme que seul le dialogue peut résoudre les hostilités. Or en 2002, Sharon a prouvé qu'avec des opérations de grande envergure, les attentats diminuaient.
Enfin, il reste la divergence sur le droit au retour des réfugiés de la guerre de 1948 et la résolution 194 de l'Onu. Lors de sa visite en octobre dernier, Olmert a affirmé que lors de leur entretien en tête-à-tête, Sarkozy lui avait indiqué que, selon lui, la place des réfugiés palestiniens étaient dans l'Etat palestinien. Ce changement très positif pour Israël a été repris chez nous par les tous les médias. Mais j'ai vérifié sur le site de l'Elysée : il n'y avait rien de tel. Surtout, le même jour, les journalistes israéliens ont demandé au Quai d'Orsay si la France avait changé sa position sur le sujet. Or la réponse fut "Non, elle s'attache aux décisions de l'Onu". Depuis, le problème n'a plus été évoqué.
"Les Israéliens sont favorables à Sarkozy"
LCI.fr : Quel est le sentiment de l'opinion publique israélienne envers Sarkozy et plus globalement envers la France ?
T.H. : Il y a quelques années, il était franchement anti-français. Aujourd'hui, l'opinion publique achète la version que lui vend le gouvernement et pense que les deux pays vivent un nouvel "âge d'or". Elle est donc favorable à Sarkozy et par ricochet, à la France. Il est vrai qu'il ne fait pas semblant d'être l'ami d'Israël. Il a vraiment des sympathies. Quand il a visité le mémorial de Yad Vashem en 2004, c'était une démarche très personnelle, non calculée. Mais on sait également qu'avant d'être pro-arabe ou pro-israélien, il se doit d'être pro-français et qu'il doit se demander si sa politique sert les intérêts de la France ou non. Or ces intérêts ne sont pas forcément compatibles avec ceux d'Israël.
LCI.fr : Quelle est la réaction israélienne à l'invitation d'Assad à Paris et à la tentative française d'organiser une rencontre avec Olmert ?
T.H. : La France semble dans l'embarras avec Assad. Un jour, il est diabolisé. Le lendemain, il est invité et on essaye de parler avec lui alors que rien n'a fondamentalement changé. Résultat : Israël est aussi dans l'embarras. D'un côté, on ne comprend pas la volte-face de Sarkozy. Mais de l'autre, on apprécie le rôle de médiateur de la France pour tenter de régler ce problème.
"La France doit servir de médiateur"
LCI.fr : Plus globalement, comment est perçu la place de la France au Moyen-Orient ?
T.H. : C'est très important que la France joue un rôle de médiateur, à condition bien sûr de garder son impartialité. Elle connaît bien la région, en a l'expérience. Elle a des relations aussi bien avec Israël qu'avec les pays arabes, mais aussi avec les Etats-Unis. Sans oublier son rôle dominant dans l'Union européenne et sa position de membre permanent du Conseil de sécurité à l'Onu. Tout ceci implique qu'il est très important pour Israël de collaborer avec la France.
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